mardi 30 juillet 2013

Robert De Niro déçoit (vidéo)

Robert De Niro « respecte l’agressivité nécessaire des Israéliens »

Allégeance. L'acteur Robert De Niro a exprimé de manière singulière son admiration pour la culture israélienne au lendemain de sa rencontre chaleureuse avec le président Shimon Peres. La preuve en images.

« J’ai toujours plaisir à venir en Israël. Les Israéliens sont chaleureux, ce sont des gens énergiques. Ils sont francs et directs. Très intelligents. J’ai toujours aimé les gens intelligents. Ils sont agréables, vous savez. Et agressifs, et je respecte cette agressivité, car ils en ont besoin dans leur situation ».

Ces propos, rapportés par la presse israélienne, ont été tenus le 19 juin par Robert De Niro lors de sa visite à Jérusalem. La vidéo de cette déclaration, exprimée (à partir de 1'23) durant la « Conférence présidentielle », est consultable en ligne.



Le comédien-réalisateur était venu se joindre aux festivités relatives à l'anniversaire de Shimon Peres : le président israélien a fêté ses 90 ans en présence de nombreuses personnalités parmi lesquelles Bill Clinton, Tony Blair et Maurice Lévy, patron de Publicis.

Dès son arrivée, Robert De Niro est allé témoigner de son « admiration » pour l'architecte principal et hors-la-loi de la puissance nucléaire israélienne.



Hormis l'inénarrable Véronique Genest, cet éloge de « l'agressivité israélienne » pourrait décevoir de nombreux fans du comédien, mais ne doit pas surprendre au regard de son parcours professionnel. Robert De Niro cultive depuis 30 ans une amitié avec un personnage ô combien singulier d'Hollywood : le producteur Arnon Milchan. Voici ce que rapportait l'auteur de ces lignes, dans son ouvrage Israël et le 11-Septembre : le grand tabou, à son propos.

En mars 2001, la chaîne Fox avait diffusé le premier épisode d’une série intitulée The Lone Gunmen. Une séquence de cet épisode, rédigé par le scénariste Frank Spotnitz et tourné au printemps 2000, illustre l’arrivée d’un avion commercial contre une tour du World Trade Center, piloté à distance par une faction désireuse de provoquer une guerre au Moyen-Orient.


Depuis 1998, la chaîne Fox avait conclu – pour renouveler ses fictions – un accord avec la compagnie New Regency Productions, dirigée par Arnon Milchan. Richissime producteur d’Hollywood (The Medusa Touch, Brazil, JFK, Fight Club), cet Israélo-Monégasque francophile et francophone, proche de Shimon Peres, est également un ancien trafiquant d’armes et un (ex?) agent secret au service de la force nucléaire de l’État hébreu. De même que Rupert Murdoch, propriétaire ultra-sioniste du groupe Fox, et Ronald Lauder, responsable de la privatisation du World Trade Center, Arnon Milchan figure parmi les donateurs des campagnes électorales de Benyamin Netanyahu.


Arnon Milchan est également très proche du couple Brad Pitt-Angelina Jolie. 

Il a notamment produit leur célèbre comédie « Mr et Mrs Smith ». Cette proximité affective avec un agent israélien longtemps déguisé en producteur de cinéma permet probablement d'éclairer le parti pris pro-israélien du dernier film -à succès - joué, adapté pour l'écran et coproduit par Brad Pitt. Sur les réseaux sociaux, et même dans les colonnes du Monde, de nombreuses voix ont souligné, pour en rire ou le déplorer, le ton propagandiste de World War Z en faveur du régime de Tel-Aviv.



Quant à Robert De Niro, hormis sa dernière réalisation consacrée à la genèse de la CIA, l'homme peine à retrouver le succès critique et populaire d'antan. Il a même récemment suscité la polémique auprès de la communauté irlandaise de Boston qui s'est plainte d'être représentée, dans une série télévisée qu'il coproduit et intitulée « Le IVème Reich », comme le terreau culturel du néo-nazisme américain. Son prochain film, réalisé par Luc Besson et consacré à un mafieux New-Yorkais réfugié en France, fera visiblement la part belle à cette « agressivité » qu'il déclare apprécier de la part des Israéliens.



Source Panamza

samedi 27 juillet 2013

Les drogues et la machine de guerre des États-Unis

Par Prof Peter Dale Scott et Maxime Chaix
 
Docteur en sciences politiques et ancien diplomate, le Canadien Peter Dale SCOTT est l'auteur de nombreux ouvrages (dont dont La Route vers le nouveau désordre mondial) analysant la politique étrangère américaine, les narcotrafics et les opérations secrètes. Ses recherches et écrits mettent en lumière le concept de ce qu'il définit comme le « supramonde » (l’État profond dissimulé au sein de l'État public). Porte-parole du mouvement antiguerre lors du conflit vietnamien, il cofonda le programme d'études « Paix et Conflit » de la prestigieuse Université de Berkeley, où il enseigna la littérature anglaise durant près de 30 ans. Primé pour ses recherches en géopolitique, Scott est également un auteur reconnu pour son œuvre littéraire dans le domaine de la poésie.

Maxime Chaix : Dans votre dernier ouvrage, La Machine de guerre américaine, vous étudiez en profondeur ce que vous appelez la « connexion narcotique globale ». Pourriez-vous nous éclairer sur cette notion?

Peter Dale Scott : Avant tout, permettez-moi de définir ce que j’entends par « connexion narcotique ». Les drogues n’entrent pas comme par enchantement aux États-Unis. Parfois, de très importantes cargaisons de drogues sont acheminées dans ce pays avec l’assentiment et/ou la complicité directe de la CIA. Je vais vous l’illustrer par un exemple tiré de La Machine de guerre américaine. Dans ce livre, je parle du général Ramon Guillén Davila, le directeur d’une unité anti-drogue créée par la CIA au Venezuela, qui fut inculpé à Miami pour avoir introduit clandestinement aux États-Unis une tonne de cocaïne. Selon le New York Times, « la CIA, malgré les objections de la Drug Enforcement Administration [DEA], approuva la livraison d’au moins une tonne de cocaïne pure à l’aéroport international de Miami [] comme moyen d’obtenir des renseignements sur les cartels de la drogue colombiens ». Au total, selon le Wall Street Journal, le général Guillén aurait pu avoir acheminé illégalement plus de 22 tonnes de drogues aux États-Unis. Néanmoins, les autorités US n’ont jamais demandé au Venezuela l’extradition de Guillén pour le juger. De plus, lorsqu’en 2007 il fut arrêté dans son pays pour avoir planifié l’assassinat d’Hugo Chávez, son acte d’accusation était encore maintenu sous scellés à Miami. Ce n’est pas surprenant, sachant qu’il était un allié de la CIA.

Toutefois, la connexion narcotique de l’Agence ne se limite pas aux États-Unis et au Venezuela. Depuis l’après-guerre, elle s’est progressivement étendue à travers le globe. En effet, les États-Unis ont voulu exercer leur influence dans certaines parties du monde mais, en tant que démocratie, ils ne pouvaient pas envoyer l’US Army dans ces régions. Par conséquent, ils ont développé des armées de soutien (proxy armies) financées par les trafiquants de drogues locaux. Progressivement, ce mode opératoire est devenu une règle générale. C’est l’un des principaux sujets de mon livre, La Machine de guerre américaine. J’y étudie notamment l’opération Paper, qui débuta en 1950 avec l’utilisation par l’Agence de l’armée du KMT en Birmanie, qui organisait le trafic de drogues dans la région. Quand il s’est avéré que cette armée était totalement inefficace, la CIA développa sa propre force en Thaïlande (la PARU). L’officier de l’Agence qui en avait la responsabilité a admis qu’elle finançait ses opérations par de très importantes saisies de drogues.

En rétablissant le trafic de drogues en Asie du Sud-Est, le KMT en tant qu’armée de soutien constituait un précédent de ce qui allait devenir une habitude de la CIA : collaborer secrètement avec des groupes financés par les drogues pour mener la guerre — en Indochine et en mer de Chine méridionale dans les années 1950, 60 et 70; en Afghanistan et en Amérique centrale dans les années 1980; en Colombie dans les années 1990; et de nouveau en Afghanistan en 2001 —. Les mêmes secteurs de la CIA en sont responsables, soit les équipes chargées d’organiser les opérations clandestines. Depuis l’après-guerre, nous pouvons observer comment leurs agents, financés par les bénéfices narcotiques de ces opérations, se déplacent de continent en continent pour répéter le même schéma. C’est pourquoi nous pouvons parler d’une « connexion narcotique globale ».

Maxime Chaix : D’ailleurs, dans La Machine de guerre américaine, vous remarquez que la production de drogues explose souvent là où les États-Unis interviennent avec leur armée et/ou leurs services de renseignement, et que cette production décline lorsque ces interventions s’achèvent. En Afghanistan, alors que l’OTAN retire progressivement ses troupes, pensez-vous que la production de drogue va diminuer une fois le retrait achevé?

Peter Dale Scott : Dans le cas de l’Afghanistan, il est intéressant de constater qu’au cours des années 1970, à mesure que le trafic de drogues déclinait en Asie du Sud-Est, la zone frontalière pakistano-afghane devenait peu à peu centrale dans le trafic international d’opium. Finalement, en 1980, la CIA s’impliqua de manière indirecte, mais massive, contre l’URSS dans la guerre d’Afghanistan. D’ailleurs, Zbigniew Brzezinski se vanta auprès du président Carter d’avoir donné aux soviétiques « leur Vietnam ». Toutefois, il déclencha également une épidémie d’héroïne aux États-Unis. En effet, avant 1979, de très faibles quantités d’opium du Croissant d’Or entraient dans ce pays. Or, en une année seulement, 60 % de l’héroïne pénétrant aux États-Unis provenait de cette zone, selon les statistiques officielles.

Comme je le rappelle dans La Machine de guerre américaine, les coûts sociaux de cette guerre alimentée par la drogue continuent de nous affecter. Par exemple, il y aurait aujourd’hui 5 millions d’héroïnomanes au seul Pakistan. Et pourtant, en 2001, les États-Unis, avec l’aide des trafiquants, relancèrent leurs tentatives d’imposer un processus d’édification nationale à un quasi-État, comptant au moins une douzaine de groupes ethniques majeurs parlant des langues différentes. À cette époque, l’intention qu’avaient les États-Unis d’utiliser des trafiquants de drogue pour se positionner sur le terrain en Afghanistan n’avait pas la moindre ambiguïté. En 2001, la CIA créa sa propre coalition pour lutter contre les talibans en recrutant — et même en important — des trafiquants de drogues, qui étaient en principe d’anciens alliés des années 1980. Comme au Laos en 1959 et en Afghanistan en 1980, l’intervention états-unienne a été une aubaine pour les cartels internationaux des drogues. Avec l’amplification du chaos dans les zones rurales afghanes et l’augmentation du trafic aérien, la production d’opium fit plus que doubler, passant de 3 276 tonnes en 2000 (mais surtout de 185 tonnes en 2001, l’année où les talibans l’interdirent) à 8 200 tonnes en 2007.

Aujourd’hui, il est impossible de déterminer comment va évoluer la production de drogues en Afghanistan. Cependant, si les États-Unis et l’OTAN se contentent de se retirer en laissant le chaos derrière eux, tout le monde en pâtira — sauf les trafiquants de drogues, qui profiteraient du désordre pour leurs activités illicites —. Il serait donc indispensable d’établir une collaboration entre l’Afghanistan et tous les pays avoisinants, incluant la Chine et la Russie (qui peut être considérée comme une nation voisine du fait de ses frontières avec les États d’Asie centrale). Le Conseil international sur la sécurité et le développement (ICOS) a suggéré d’acheter et de transformer l’opium afghan afin de l’utiliser médicalement dans les pays du Tiers-Monde, qui en ont cruellement besoin. Washington reste opposé à cette mesure, qui est difficile à mettre en œuvre en l’absence d’un système de maintien de l’ordre efficace et solide. Dans tous les cas, nous devons aller vers une solution multilatérale incluant l’Iran, une nation très affectée par le trafic de drogues venant d’Afghanistan. Il est également le pays le plus actif dans la lutte contre les exportations de stupéfiants afghans, et celui qui subit le plus de pertes humaines à cause de ce trafic. Par conséquent, l’Iran devrait être reconnu comme un allié central dans la lutte contre ce fléau, mais, pour de nombreuses raisons, ce pays est considéré comme un ennemi dans le monde occidental.

Maxime Chaix : Votre dernier livre, La Machine de guerre américaine, démontre notamment qu’une part importante des revenus narcotiques alimente le système bancaire global, dont les banques des États-Unis, créant une véritable « narconomie ». Dans cette perspective, que pensez-vous de l’affaire HSBC?

Peter Dale Scott : Tout d’abord, le scandale du blanchiment d’argent par HSBC nous amène à penser que la manipulation des bénéfices narcotiques par cette banque aurait pu contribuer à financer le terrorisme — comme l’avait révélé une sous-commission du Sénat en juillet 2012 —. De plus, un nouveau rapport sénatorial a estimé que « chaque année, entre 300 milliards et 1 trillion de dollars d’origine criminelle sont blanchis par les banques à travers le monde, la moitié de ces fonds transitant par les banques états-uniennes ». Dans ce contexte, les autorités gouvernementales nous expliquent qu’HSBC ne sera pas démantelée, car elle est trop importante dans l’architecture financière occidentale. Souvenez-vous qu’Antonio Maria Costa, le directeur de l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC), avait rapporté qu’en 2008, «  les milliards de narcodollars ont empêché le système de sombrer au paroxysme de la crise [financière] globale. »

Ainsi, HSBC s’est entendue avec le département de la Justice pour payer une amende d’environ 1,92 milliard de dollars, ce qui évitera des poursuites pénales. Le gouvernement des États-Unis nous fait ainsi comprendre que personne ne sera condamné pour ces crimes, car, comme je l’ai souligné précédemment, cette banque fait partie intégrante du système. C’est un aveu déterminant. En réalité, toutes les grandes banques ayant une importance systémique — pas seulement HSBC — ont admis avoir mis en place des filiales spécialement conçues pour blanchir l’argent sale (les private banks). Certaines ont payé de lourdes amendes, qui sont habituellement bien moins importantes que les profits générés par le blanchiment d’argent. Et aussi longtemps que cette impunité sera maintenue, le système fonctionnera de cette manière. C’est un véritable scandale. En effet, songez à un individu lambda se faisant arrêter avec quelques grammes de cocaïne en poche. Il sera très probablement incarcéré, mais la Banque HSBC pourrait avoir blanchi environ 7 milliards de dollars de revenus narcotiques grâce à sa filiale mexicaine sans que personne n’aille en prison. En réalité, la drogue est l’un des principaux éléments soutenant le dollar, d’où l’emploi de l’expression « narconomie ». Les trois premiers produits échangés dans le commerce international sont d’abord le pétrole, puis les armes et enfin les drogues. Ces trois éléments sont interconnectés, et ils alimentent les banques de la même manière. C’est pourquoi la majorité de l’argent des drogues est absorbée par le système bancaire global. Ainsi, dans La Machine de guerre américaine, j’étudie comment une partie de ces revenus narcotiques finance certaines opérations clandestines états-uniennes, et j’en analyse les conséquences.

Maxime Chaix : Il y a 10 ans, l’administration Bush lançait la guerre d’Irak, sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Quel bilan tirez-vous de ce conflit, notamment au regard de ses coûts humains et financiers?

Peter Dale Scott : Selon moi, il y a eu deux grands désastres dans la politique étrangère récente des États-Unis. Il s’agit de la guerre du Vietnam, qui n’était pas nécessaire, et de la guerre d’Irak, qui l’était encore moins. L’objectif affiché de cette guerre était d’instaurer la démocratie dans ce pays, ce qui était une véritable illusion. Il appartient au peuple irakien de déterminer s’il est dans une meilleure situation aujourd’hui qu’avant cette guerre, mais je doute qu’il réponde par l’affirmative s’il était consulté sur cette question.

Au regard des coûts humains et financiers de ce conflit, celui-ci fut un désastre, aussi bien pour l’Irak que pour les États-Unis. Toutefois, dans un documentaire qui lui est dédié, l’ancien vice-président Dick Cheney vient de déclarer qu’il referait la même chose « dans la minute ». Or, le Financial Times a récemment estimé que les contractants avaient signé pour plus de 138 milliards de dollars de contrats avec le gouvernement des États-Unis, dans le cadre de la reconstruction de l’Irak. À elle seule l’entreprise KBR, une filiale d’Halliburton — dirigée par Dick Cheney avant qu’il ne devienne vice-président —, a signé pour au moins 39,5 milliards de dollars de contrats fédéraux depuis 2003. Rappelons également qu’à la fin de l’année 2000, un an avant le 11-Septembre, Dick Cheney et Donald Rumsfeld ont cosigné une étude importante élaborée par le PNAC (le groupe de pression néoconservateur appelé le Projet pour le Nouveau Siècle Américain). Intitulée Reconstruire les Défenses de l’Amérique (Rebuilding America’s Defenses), cette étude réclamait notamment une forte augmentation du budget de la Défense, l’éviction d’Irak de Saddam Hussein, et le maintien de troupes états-uniennes dans la région du golfe Persique même après la chute du dictateur irakien. Ainsi, en dépit des coûts humains et financiers de cette guerre, certaines entreprises privées ont massivement profité de ce conflit, comme je l’ai analysé dans La Machine de guerre américaine. Enfin, au Proche-Orient, lorsque l’on observe les très fortes tensions entre les chiites, qui sont appuyés par l’Iran, et les sunnites soutenus par l’Arabie saoudite et le Qatar, il faut garder à l’esprit que la guerre d’Irak a eu un impact très déstabilisant dans cette région…

Maxime Chaix : Justement, quel est votre point de vue sur la situation en Syrie, et sur les potentielles solutions à ce conflit?

Peter Dale Scott : Au vu de la complexité de cette situation, il n’existe pas de réponse simple sur ce qui devrait être fait en Syrie, du moins au niveau local. Toutefois, en tant qu’ancien diplomate, je suis convaincu que nous avons besoin d’un consensus entre les grandes puissances. La Russie continue d’insister sur la nécessité de s’en tenir aux accords de Genève. Ce n’est pas le cas des États-Unis, qui ont agi bien au-delà du mandat du Conseil de sécurité en Libye, et qui sont en train de rompre un potentiel consensus en Syrie. Ce n’est pas la marche à suivre, car, à mon sens, un consensus international est nécessaire. Sinon, il se pourrait que la guerre par procuration entre chiites et sunnites au Proche-Orient finisse par attirer directement l’Arabie saoudite et l’Iran dans le conflit syrien. Il y aurait alors un risque de guerre entre les États-Unis et la Russie. La Première Guerre mondiale a éclaté de cette manière, ayant été déclenchée par un événement local en Bosnie. Et la Seconde Guerre mondiale a débuté avec une guerre par procuration en Espagne, qui opposait à distance la Russie et l’Allemagne. Nous devons et nous pouvons éviter la répétition d’une telle tragédie.

Maxime Chaix : Mais ne pensez-vous pas qu’au contraire, les États-Unis cherchent aujourd’hui à s’entendre avec la Russie, essentiellement à travers la diplomatie de John Kerry?

Peter Dale Scott : Pour vous répondre, permettez-moi de faire une analogie avec ce qu’il s’est déroulé en Afghanistan et en Asie centrale dans les années 1990, après le retrait soviétique. Aux États-Unis, le problème récurrent est qu’il est difficile de parvenir à un consensus au sein du gouvernement, car il existe une multitude d’agences ayant parfois des objectifs antagonistes. Il en résulte l’impossibilité d’obtenir une politique unifiée et cohérente, et c’est précisément ce que nous avons pu observer en Afghanistan en 1990. Le département d’État voulait impérativement parvenir à un accord avec la Russie, mais la CIA continuait de travailler avec ses alliés narcotiques et/ou jihadistes en Afghanistan, n’ayant pas l’intention de mettre fin à cette collaboration. Par conséquent, dans une certaine mesure, il existait une concurrence entre l’Agence et le département d’État en Afghanistan. À cette époque, Strobe Talbott — un très proche ami du président Clinton, dont il était un influent représentant personnel au sein du département d’État —, déclara avec justesse que les États-Unis devaient parvenir à un arrangement avec la Russie en Asie centrale, et non considérer cette région comme un « grand échiquier » où manipuler les événements à notre avantage (pour reprendre le concept de Zbigniew Brzezinski). Mais dans le même temps, la CIA et le Pentagone étaient en train de nouer des accords secrets avec l’Ouzbékistan, qui neutralisèrent totalement ce que Strobe Talbott était en train d’accomplir. Je doute qu’aujourd’hui, de telles divisions internes au sein de l’appareil diplomatique et sécuritaire des États-Unis aient disparu.

Dans tous les cas, depuis 1992, la doctrine Wolfowitz mise en œuvre à partir de 2001 par les néoconservateurs de l’administration Bush appelle à la domination globale et unilatérale des États-Unis. Parallèlement, des éléments plus modérés du département d’État tentent de négocier des solutions pacifiques aux différents conflits dans le cadre des Nations Unies. Cependant, il est impossible de négocier la paix tout en appelant à dominer le monde par la force militaire. Malheureusement, les faucons intransigeants l’emportent le plus souvent, pour la simple et bonne raison qu’ils bénéficient des budgets les plus élevés – ceux qui alimentent La Machine de guerre américaine –. En effet, si vous parvenez à des compromis diplomatiques, ces faucons verront leurs budgets amoindris, ce qui explique pourquoi les pires solutions ont tendance à prévaloir dans la politique étrangère états-unienne. Et c’est précisément ce qui pourrait empêcher un consensus diplomatique entre les États-Unis et la Russie dans le conflit syrien.

Source Diplomatie (France) et Mondialisation

vendredi 26 juillet 2013

La Syrie victime des conquêtes de l’OTAN

AVIC

Napoléon l’avait compris. Pour mener une guerre hégémonique, il faut commencer par quelques annexions faciles qui fourniront les hommes nécessaires aux autres conquêtes. Il avait réussi à dominer l’Europe grâce à ses Italiens, ses Allemands, ses Autrichiens, ses Polonais, etc., bref, grâce aux Européens eux-mêmes.

Par la suite, les Anglais et les Français ont réussi à coloniser le monde grâce aux soldats indigènes encadrés de métropolitains. Ils ont ainsi créé des armées coloniales composées de recrues locales qui étaient utilisées sur l’ensemble des colonies, partout où il fallait stabiliser une conquête, réprimer une révolte ou acquérir de nouveaux territoires. Ces soldats ont même été utilisés pour voler au secours des « mères patries » menacées d’invasion.

Aujourd’hui c’est l’Amérique qui a repris le relai des Anglais et des Français, à travers la vaste machine de l’OTAN. À la différence de ses prédécesseurs, elle agit de manière beaucoup plus discrète, au point que la similitude ne saute pas tout de suite aux yeux, mais le processus est le même. Conquête de territoires pour lesquels on nomme des gouverneurs locaux (petite différence avec les colonies : les gouverneurs étaient rarement, sinon jamais locaux), recrutement sur place d’hommes qui seront ensuite formés pour les futures interventions. Là aussi, une petite différence : les recrues ne sont pas reconnues comme faisant partie de l’armée de l’occupant, ce qui permet beaucoup de souplesse dans l’utilisation de ces hommes.

Si les États-Unis ont utilisé ce type de combattants en Amérique latine, au Tibet, au Kosovo, en Afghanistan ou même en Irak, c’est durant la guerre de la Libye qu’il est vraiment apparu qu’ils n’étaient qu’une émanation de l’OTAN, donc des États-Unis.

Mais c’est surtout la guerre de Syrie qui, par sa durée, révèlera les liens étroits qui unissent ces soldats indigènes avec leur employeur. Aujourd’hui encore on nous les présente comme des salafistes, takfiristes, wahabites, frères musulmans, ou parfois, pour généraliser, simplement comme fondamentalistes ou islamistes. Certes ils sont tout ça. Mais est-ce à cause de ces appartenances qu’ils se battent à travers le monde, jusqu’en Chine? Bien sûr que non. En les enfermant dans des cases sectaires, on veut nous faire croire que tous ces combattants (on dit djihadistes, pour enfoncer le clou) ne se battent que pour leurs convictions, et nous faire oublier que ce ne sont que des soldats indigènes recrutés, formés, armés et entretenus pour faire ce pourquoi ils sont là.

Dès les premiers jours des événements syriens, on a vu rappliquer les contingents libyens. Ne suffisant pas à la tâche, on a appelé en renfort quelques éléments de Tunisie, pays fraîchement presque conquis. Puis ce fut le tour des Tchétchènes, des Kosovars et des Irakiens. Ça ne suffisait toujours pas. Il a fallu ensuite racler le fond des prisons saoudiennes (ils ont dû se rappeler le film « les douze salopards »), aller puiser dans les réserves européennes qui étaient destinées à d’autres missions futures. On va même chercher les Somaliens qui, du jour au lendemain, oublient leur raison de vivre, c’est-à-dire l’instauration de la charia en Somalie, pour venir secourir leurs frères bien-aimés en difficulté. Tous les indigènes de l’empire convergent vers la Syrie. Tous? Il manquait encore la cavalerie, les troupes de choc : les talibans. Devant la débâcle de l’armée indigène face à l’armée syrienne, leur engagement devenait plus que nécessaire. Les voilà donc en route vers la Syrie, pour venir à la rescousse de l’empire mal en point, empire qu’ils combattent par ailleurs en Afghanistan depuis 12 ans, nous disait-on.

Comment seront-ils classés? Salafistes, takfiristes? Leur présence risque de changer la couleur de la guerre en Syrie. Ceux que l’on se plait à présenter comme des bouffeurs de chiites à chaque repas vont tomber nez à nez sur… le Hezbollah. Mais ça, c’est une autre histoire.

Après les talibans, que reste-t-il? Il y a bien les restes des contras latino-américains qui sont au chômage, pour le moment. Peut-être les réactivera-t-on? Ils seront tellement bouleversés par le sort des chrétiens de Syrie, après un massacre savamment mis en scène dont le héros principal ne serait autre que Bachar Al Assad, qu’ils voleront à leur secours. Il reste aussi les Philippins, les Sud-Coréens, les Australiens. Mais alors, il sera difficile de rester dans le cadre strict du fanatisme religieux. Quoi que…

Il est donc fort possible que la Syrie soit, pour quelque temps encore, un haut lieu de rendez-vous. Mais le danger ne vient pas du fanatisme ou des qualités de combattants de ses visiteurs, mais du fait que tout ce beau monde n’est que de la chair à canon. Aujourd’hui comme hier, les combattants indigènes ne servent qu’à ça. Et tant qu’il en restera un vivant, l’OTAN peut se permettre de continuer la guerre. Pour gagner, l’armée syrienne devra les exterminer jusqu’au dernier, tâche presque impossible. Plus ils en tuent, plus il en débarque via les pays limitrophes. Jusqu’à quand cela durera-t-il?

Il y a un constat sous-jacent : pour l’instant, tous ces combattants indigènes sont musulmans qui, tous les jours, tuent des Syriens à majorité musulmane. Dans leurs rangs, c’est par dizaines, voire par centaines, tous les jours, qu’ils sont tués par l’armée syrienne. Ce sont donc quotidiennement par dizaines ou par centaines que des musulmans sont exterminés par la main d’autres musulmans. D’un certain point de vue, c’est véritablement une guerre civile attisée de l’extérieur qui se déroule sous nos yeux. Les protagonistes sont trop impliqués pour le voir ainsi. Mais les autres?
 

jeudi 25 juillet 2013

Le bébé royal et les autres

Le Royal baby et les 1,6 millions d'enfants britanniques sous-alimentés
Des journalistes attendant devant la maternité
 à 6.000 euros la nuit

1,6 million d'enfants britanniques sont sous-alimentés et vivent dans des appartements insalubres. Mais on préfère parler du Royal baby qui n'aura pas ces problèmes-là.
 
C’est fait. Après des jours et des jours d’attente, le petit est arrivé. Pardon, le Prince, le fils de Kate Middleton, l’épouse du prince William. Et figurez-vous que le rejeton, selon le communiqué officiel, est arrivé « en bonne santé », lundi, à 16 h 24. Il pèse 3,8 K et Elizabeth II, celle qui ne pouvait pas souffrir Diana, la grand-mère du Royal baby, est « ravie d’apprendre la nouvelle ». Le spectacle va continuer de plus belle : sortie de la maternité de luxe, dont une nuit en chambre avec petit salon coûte près de 6000 euros, frais d'accouchement inclus, mais pas les honoraires des médecins. Puis photos, puis, plus tard, annonce du prénom. Tous les envoyés spécieux de la presse mondiale vont devoir rester sur place encore un moment.
 
Cuillère dans la bouche
 
Le Prince qui va vivre sur le dos des Britanniques est né une cuillère en argent dans la bouche. Ce n’est pas le cas des nombreux enfants vivant dans la pauvreté en Grande-Bretagne. Selon l’association Save the Children, un enfant sur trois grandit dans une famille gagnant moins de 60 % du salaire britannique moyen. L’association précise qu’un million six cent mille enfants sont sous-alimentés et vivent dans des appartements insalubres et surpeuplés. Il y a fort à parier que le Royal Baby ne vivra pas dans le quartier londonien de Bethnal Green and Bow, où 42 % des enfants vivent sous le seuil de pauvreté. Il devrait plus fréquenter les quartiers huppés de Richmond (7 %) ou de Kingston (11 %).
 
Parmi les autres chiffres concernant la pauvreté des enfants britanniques, signalons ceux-ci :

•61 % des parents pauvres britanniques avouent avoir diminué leurs dépenses alimentaires
•26 % expliquent même sauter des repas
•19 % affirment ne pas avoir les moyens de racheter une paire de chaussures à leur enfant lorsque celui-ci en a besoin, ne pas pouvoir l'envoyer en voyage scolaire ni lui acheter un manteau chaud pour l'hiver
•seuls 20 % des parents pauvres n'ont pas eu recours à un crédit pour leurs dépenses alimentaires ou vestimentaires.
 
Et pendant ce temps-là :

MYTF1News  @MYTF1News
EN DIRECT. #Royalbaby : coups de canon dans le centre de Londres pour célébrer la naissance - http://lci.tf1.fr/people/en-direct-royal-baby-kate-pourrait-quitter-la-maternite-des-ce-8173709.html

Première apparition du « Royal baby » et premiers mots de Kate et... 
Ils sont apparus souriants et détendus, répondant même à quelques questions. Après la visite des parents de Kate puis celle du prince Charles et de Camilla, Kate et William ont présenté leur nouveau...
MYTF1News @MYTF1News 

Le Monde  
Débat : fallait-il parler de la naissance du #RoyalBaby, l'enfant de Kate Middleton et du prince William? http://lemde.fr/14CAGEI

Nouvel Observateur
DIAPORAMA La presse britannique salue la naissance du #RoyalBaby en 11 images >> http://bit.ly/15EGydm


Source Humanité et Le Grand Soir

mercredi 24 juillet 2013

La Syrie dans le chaudron des projets gaziers géants

Par Fahd Andraos Saad
À la question « Quelle est la vérité sur les ressources de nos eaux territoriales en pétrole et en gaz? », le Président syrien Bachar Al-Assad a répondu : « C’est la vérité, que ce soit dans nos eaux territoriales ou dans notre sol. Les premières études ont fait état d’importants gisements de gaz dans nos eaux territoriales. Puis, nous avons su que d’autres gisements s’étendaient de l’Égypte, à la Palestine et sur tout le long de la côte ; ces ressources étant plus abondantes dans le nord. Certains disent que l’une des raisons de la crise syrienne est qu’il serait inacceptable qu’une telle fortune soit entre les mains d’un État opposant, mais, évidemment, personne ne nous en a parlé de façon directe. C’est une analyse logique de la situation et nous ne pouvons ni la réfuter, ni la considérer comme une raison secondaire. C’est peut-être la raison principale de ce qui se passe en Syrie, mais, pour le moment, elle reste du domaine de l’analyse » [1] [NDT].

Le fond de l’air de la bataille russo-américaine empeste le gaz

Désormais la force des grandes puissances ne repose pas tant sur leur armement de plus en plus sophistiqué que sur leur mainmise sur les sources d’énergie, le pétrole et puis le gaz censé devenir le combustible numéro un à partir de 2030, selon les prévisions des experts en la matière. Il se pourrait donc que le fond de l’air de la bataille russo-américaine empeste le gaz!

Ce qui nous amène à tenter de voir clair dans l’imbroglio des conflits d’intérêts contradictoires concernant l’exploitation et le transport du gaz entre la coalition Russie-Chine-Iran-Syrie d’une part, et la coalition USA-Europe-Turquie-Arabie saoudite-Qatar d’autre part, avant de nous pencher sur leur rôle dans le traficotage et l’ébullition de la « crise syrienne ».

La dépendance européenne pour le gaz

La consommation de l’Europe en gaz liquéfié serait de 500 milliards de m3 par an provenant principalement de la Russie et du Qatar. Actuellement le Qatar assurerait environ le quart de ces besoins et il est attendu que sa dépendance au gaz russe aille crescendo d’ici 2020, renforçant ainsi les relations d’intérêts entre l’Europe et la Russie; ce à quoi les USA et l’UE s’opposent vigoureusement.

Cinq projets gaziers cherchent à gagner le marché européen

1. Les deux premiers sont russes et reposent sur les considérables ressources de la Russie elle-même. À travers la mer Baltique, une première ligne « Nord stream » relie directement la Russie à l’Allemagne considérée stratégiquement comme un important point de départ vers le continent européen. Partant de la mer Noire, la deuxième ligne du projet « South stream » passe par la Bulgarie avant de se diriger vers la Grèce, la Hongrie, l’Autriche et le nord de l’Italie, avec une capacité d’acheminement de 60 milliards de m3 par an.

2. Le troisième est le projet américain « Nabucco » qui repose sur les ressources du Turkménistan et de l’Azerbaïdjan. Il prévoit d’acheminer le gaz de la Turquie vers l’Europe en passant via la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie, et l’Italie, avec une capacité de transport de 31 milliards de m3 par an.Prévu pour 2014, repoussé à 2017 pour problèmes d’ordre technique, son coût est désormais estimé à 21 milliards de dollars, et la course semble gagnée d’avance par la Russie.

Ce troisième projet récupère les excédents du Turkménistan; lequel est engagé dans un autre projet l’associant à la Chine, au Pakistan, à l’Azerbaïdjan et dont l’Iran s’est retiré au profit « du projet Iran-Iraq-Syrie ».

À savoir que la plupart des puits turkmènes sont contrôlés par des multinationales basées en Israël tel que le groupe Merhav dirigé par Yosef Maiman [3], l’un des hommes les plus influents en Israël ; et que la Turquie s’était précipitée pour réserver sa participation au projet, puisqu’elle devenait le carrefour du transit en plus de garantir la couverture de ses propres besoins. Elle a d’ores et déjà signé un contrat avec l’Azerbaïdjan pour l’achat de 6 milliards de m3 en 2017.

3. Le quatrième est donc « le projet Iran - Iraq - Syrie », les trois pays ayant signé en Juin 2011 un protocole d’accord pour l’acheminement du gaz iranien vers la Syrie en passant par l’Irak sur une ligne terrestre d’environ 1500 Kms [ 225 Kms en Iran, 500 Kms en Irak, 500 à 700 Kms en Syrie] qui traverserait ensuite la mer Méditerranée pour rejoindre la Grèce sans passer par la Turquie! De plus, le projet faisait état de la possibilité pour l’Europe de s’approvisionner au niveau des ports syriens.

Le coût de construction de ce dernier projet est estimé à 10 milliards de dollars et doit être mis en route entre 2014 et 2016. Il est conçu pour transporter 110 millions de m3 par jour, soit environ 40 milliards de m3 par an. Les pays participants au projet ont même annoncé leurs propres besoins par jour et jusqu’en 2020 [25 à 30 millions de m3 pour l’Irak, 20 à 25 millions de m3 pour la Syrie, 7 à 5 millions de m3 pour le Liban, avec une extension de la ligne vers la Jordanie].

La part de l’Europe est estimée à 50 millions de m3 par jour, soit environ 20 milliards de m3 par an. Ce qui fait que ce projet est un concurrent sérieux du projet Nabucco, d’autant plus qu’il repose sur les énormes réserves iraniennes estimées à 16 000 milliards de m3, ce qui suffirait pour quelques siècles à venir.

4. Le cinquième est qualifié de « Projet qatari ». Selon le quotidien Al-Akhbar, il aurait reçu l’aval des USA et se propose de construire un gazoduc qui transporterait le gaz qatari jusqu’en Europe, avec la participation de la Turquie et d’Israël. Il partirait du Qatar pour justement arriver en Syrie dans la région de « Homs, Al-Qusayr » en traversant l’Arabie saoudite et la Jordanie, sans passer par l’Irak! À partir de cette région du territoire syrien, il bifurquerait dans trois directions : le port de Lattaquié en Syrie, le port de Tripoli au Liban, et la Turquie.

La capacité de transport de ce cinquième gazoduc n’est pas clairement précisée, mais elle pourrait dépasser celle du projet Nabucco. Le projet en lui-même pourrait concurrencer la ligne « South stream » et repose là aussi sur des réserves considérables, celles du Qatar étant estimées à 13 800 milliards de m3.

Les gisements en Méditerranée et la bascule de l’équation géopolitique

Les dernières découvertes d’importants gisements de pétrole et de gaz en Méditerranée orientale [eaux territoriales concernées : Grèce, Turquie, Chypre, Syrie, Liban, Palestine, Israël, Égypte] ont radicalement changé la donne géopolitique et pourraient être à l’origine de rivalités [4] et de discordes épouvantables par leurs conséquences.

L’Institut des Études géologiques des États-Unis [USGC] parle de 9700 milliards de m3 de réserves pour le gaz et de 3,4 milliards de barils pour le pétrole. Alors que ces chiffres sont loin d’être fiables, coups tordus et batailles juridiques pour la répartition des quotas battent leur plein entre les pays riverains.

Israël n’a pas attendu le verdict pour signer des contrats avec des sociétés américaines et européennes et commencer à exploiter les gisements Tamar et Léviathan à l'ouest de Haïfa. Selon ses propres estimations, il devrait couvrir une grande part de ses besoins et, à son tour, exporter son excédent vers l’Occident. Des incertitudes demeurent vu le contexte actuel et les conflits d’intérêts régionaux et internationaux.

Quant au Qatar, il serait facile pour l’Iran d’empêcher le transit du gaz qatari par le Détroit d'Ormuz. C’est pourquoi, appuyé par l’Occident, le Qatar s’acharne à se libérer de cette éventualité en s’offrant « un couloir de passage terrestre » pour exporter son gaz vers l’Europe; couloir qu’ils ont décidé de faire passer par la Syrie!

Tel est le projet béni et voulu par les dirigeants US, mais il se trouve que telle n’est pas la volonté de Damas, de Moscou et de Téhéran. Tant que les relations étroites entre ces trois capitales resteront telles qu’elles sont, ce projet n’aboutira pas.

Et le Qatar, qui jusqu’en 2011 avait investi environ 8 milliards de dollars en Syrie y compris dans le secteur du tourisme sans jamais faire pencher les dirigeants syriens en faveur de son projet gazier, a donc pris la décision de creuser le trajet de son gazoduc [5] par la force des pires violences terroristes, dévastatrices et destructrices. Là aussi… peine perdue!

Article original : ShamTimes
 
Article traduit de l’Arabe par Mouna Alno-Nakhal pour Mondialisation.ca
 
Notes :
[1] Le Président Bachar Al-Assad : « Ce qui se passe en Syrie n’est pas une révolution »
 
[2] Approvisionnements énergétiques : gaz, la dépendance européenne
 
[3] Yosef Maiman, President, Merhav Group
 
[4] Nouveaux gisements pétrogaziers en Méditerranée, sources de rivalité
 
[5] Syrie : Le trajet des gazoducs qataris décide des zones de combat !
 
[6] La guerre pour le pétrole et le gaz en Syrie
Cette carte, tirée de Sham Times, mériterait quelques explications. Nous les devons au Docteur Imad Fawzi Shueibi, [philosophe, géopoliticien et Président du Centre de documentation et d'études stratégiques à Damas], qui s’est souvent exprimé sur la situation régionale et internationale [7]. Voici la traduction de ce court extrait d’une émission de la chaîne Al-Mayaddine :
«14 gisements… Le plus important [le 1-12] se trouve dans les eaux territoriales syriennes. Qu’on ne vienne pas me dire qu’il est situé dans les eaux chypriotes, ce qui n’exclue pas des participations avec Chypre… Les rendements des gisements [4-9-10-13] qui s’étendent de la frontière libanaise jusqu’à Banias seraient équivalents à ceux du Koweït. Plus nous montons vers le nord plus les potentialités en pétrole et en gaz augmentent. C’est pourquoi j’ai dit que ce qui se trouve en Israël correspond à une faible part de ce qui se trouve au Liban et en Syrie, où les réserves sont considérables… C’est pourquoi j’ai parlé de malédiction. Ce n’est naturellement pas une bénédiction… La situation pose de nombreuses questions d’ordre géopolitique. Parmi ces questions : Est-il permis à un État de posséder tout cela ? Un seul État !? ».
 
[7] Syrie : La guerre pour le gaz ! Un conflit international à manifestation régionale. Par Imad Fawzi Shueibi
 
Le Docteur Fahd Andraos Saad est ingénieur et écrivain libanais
 

Syrie : Al-Qaïda exécute des commandants de l‘ ASL

L’alliance se désagrège : Al-Qaïda exécute des commandants de l‘ ASL
Pirker Von Werner

Si le camp du gouvernement syrien devait perdre la lutte contre l’opposition armée, la fin du pays en tant qu´État serait proclamée. Telle la Libye, désormais aux mains des seigneurs de guerre, dont le régime en tant qu´État de droit n’est plus qu’une fiction. « Failed States», les États qui ont échoué, ainsi les appelle-t-on dans le jargon impérialiste, seulement on tait les raisons à cause desquelles ces États ont été amenés à l’échec.

L’opposition armée syrienne n’est en aucun cas une armée de libération populaire. La seule appellation « opposition armée» est un euphémisme. En vérité, il s´agit de rebelles, qui du reste ne sont pas du tout des rebelles, de mercenaires, pour la plupart étrangers, qui se sont rendus en Syrie suivant leurs désirs criminels et leur fanatisme religieux afin de détruire un état séculaire. Ces escadrons de la mort, recrutés par les puissances occidentales et certains pays arabes n’ont jamais eu un quelconque rapport avec l’opposition civile, qui s’est soulevée au cours de la révolte arabe contre l’autocratie et les mesures néo-libérales et insupportables dictées par le FMI.

Vu ainsi, c’est un avantage essentiel pour les défenseurs d’un état de droit en Syrie, à savoir que ces groupuscules de mercenaires se battent déjà entre eux, ce qui réduit davantage leurs chances, qui s’amenuisent très vite, de défaire de manière définitive les troupes gouvernementales. Le paroxysme actuel des escarmouches qui ont lieu entre les membres de cette alliance anti-Assad fut l’exécution perfide de l’un des commandants principaux de l’Armée Syrienne Libre (ASL) par des combattants de la filiale Al-Qaïda : « État islamique en Irak».

C’est ce qui a conduit à des affrontements entre l’ASL et les Irakiens que le quotidien allemand « Der Spiegel» avait couvert sous le titre suivant : « Combats entre rebelles et djihadistes. » En réalité, ces « rebelles» sont eux-mêmes dans leur écrasante majorité des djihadistes. Car, l’ASL a également pour but l’établissement d’un califat pour la période qui suivra le règne d’Assad. La différence entre les révoltés et les guerriers de Dieu sert à dissimuler le fait que les puissances honorables occidentales, dans leur combat contre l’alliance « Axe de résistance» formée par la Syrie, l’ Iran et le Hezbollah, se sont alliées à des terroristes islamistes.

Les querelles entre ces bandes armées, désormais étalées au grand jour, sont l’expression de la frustration engendrée par le déroulement de la révolte, qui semble plutôt ne pas tourner à leur avantage. Voilà qui devrait donner un nouvel essor à toutes les forces internes et externes, qui interviennent en faveur d’une solution politique du conflit. Sont également concernées toutes les branches de l’opposition qui désapprouvent une intervention militaire étrangère ainsi qu’un élargissement du conflit sur le plan religieux. Même en Occident, on devrait finir par se rendre compte que la stratégie consistant à procéder à un changement de régime par la violence a échoué.
 
 

samedi 20 juillet 2013

Libérez Papa ! (Vidéo)

Manifestation non autorisée des deux enfants de Bahar Kimyongür dans la gare ferroviaire de Cordoue
Source Investig'Action


Il y a 13 ans, la presse turque se déchaînait sur Bahar Kimyongür
Bahar Kimyongür
Bahar Kimyongür

Le 28 novembre 2000, un chahut pacifique organisé au Parlement européen par Bahar Kimyongür visant à dénoncer les massacres de prisonniers politiques en Turquie vire au lynchage médiatique dans la presse officielle turque. A la lecture des gros titres de l'époque, on s'aperçoit que notre ami et collègue Bahar Kimyongür a été condamné bien avant que les tribunaux belges, hollandais et espagnols ne s'occupent de lui.

Mise au pilori par le journal Hürriyet

L'article de Hürriyet du 20 décembre 2000 en page 3 porte sur l'assaut militaire dans les prisons et les actions de protestation qui se sont déclenchées dans la foulée en Turquie et en Europe.

Au lieu de s'indigner du massacre en cours dans 20 prisons de son pays, le journaliste du grand quotidien turc se scandalise de la présence de M. Kimyongür à une manifestation autorisée devant l'ambassade de Turquie à Bruxelles et le présente sous le titre "Yine o adam", ce qui signifie : "Encore cet homme."

Sur la même page, côté droit, il est indiqué que M. Kimyongür aurait « vomi sa haine » (Kinini eylemde kustu) sur l'État turc. Interrogé par la RTBF, Bahar Kimyongür n'a pourtant tenu aucun propos violent. Sur la photo, on le voit serein et surtout affaibli par 45 jours de grève de la faim menée en solidarité avec les prisonniers politiques turcs.
 
Milliyet, un journal ou la tribune d'agents provocateurs ?
 
 À propos de l'action de chahut de M. Kimyongür, le journal turc Milliyet du 29 novembre 2000 titre "Terreur au Parlement européen". Rien que ça...

 Or on aperçoit sur la photo publiée par la gazette que Bahar Kimyongür ne s'adresse non pas au ministre Ismail Cem mais au public, en brandissant des photos de détenus massacrés. Le ministre turc des affaires étrangères qui se trouve dans le dos de Kimyongür n'est donc nullement "terrorisé". Manifestement, les médias officiels turcs ont une bien curieuse conception du terrorisme.

Le quotidien Star appelait carrément au lynchage

Deux jours après le chahut au Parlement, le journal turc Star titrait "Donnez-nous leur nom" (Bize onlarin ismini verin) à propos des deux manifestants dont Bahar Kimyongür. Ce titre qui résonne comme un appel au lynchage est un véritable scandale et illustre la manière à laquelle les règles déontologiques de base sont bafouées par les grands médias turcs.
 

Le printemps érable, la police et les politiciens

Le printemps érable, la police et les politiciens : quelles questions devrions-nous poser?
Patrick Marais
Stéphane Bergeron

Le ministre de la Sécurité publique annonçait, ce printemps, la tenue d’une « commission spéciale d’examen » qui devra « identifier les facteurs ayant contribué à la détérioration du climat social et évaluer les impacts des événements du printemps 2012 sur la population », et « dégager des constats s’appuyant sur des faits vérifiables ». Ne devrait-on pas plutôt revoir les mandats des corps de police et nous interroger sur ce qu’est la responsabilité politique?

Quel est le rôle de la police dans notre société? Mon premier contact avec un agent de police remonte au début des années soixante. Je me souviens que nous roulions sur le pont Jacques-Cartier et que nous avions été interceptés par une voiture de police. Le policier lui ayant demandé ses papiers, mon père les lui avait remis dans un petit portefeuille qui contenait aussi un billet de banque.

Le policier était retourné à sa voiture comme pour remplir la contravention et en était revenu pour remettre son petit portefeuille à mon père en lui disant : « C’correct pour c’cou-ci, mais fâ attention pour la prochaine foais. » Le billet de banque avait disparu.
Crise d'Octobre 1970 Centre Paul Sauvé

J’ai aussi connu cette police qui, lors de la Fête nationale, vidait la place Jacques-Cartier à coups de matraque distribués sur les trottoirs par des agents qui étaient assis dans des side-cars de motos conduites par des collègues. Ou qui, lors des événements d’octobre 70, arrêtait des étudiants du cégep Édouard-Montpetit qui avaient eu, au secondaire, des professeurs soupçonnés d’appartenir au FLQ [Front de libération du Québec].

Je connais maintenant ces policiers qui se cachent dans les quenouilles sur l’autoroute Félix-Leclerc, un radar à la main, par un beau dimanche d’été ensoleillé, pour distribuer des « tickets de vitesse » en série, au lieu de nous inciter à ralentir en se rendant visibles et en roulant tranquillement. Ou cette police qui préfère augmenter les revenus de la municipalité au lieu de te demander de circuler quand tu es stationné en double au volant de ta voiture sans entraver la circulation.

Et il y a encore cette police qui préfère poursuivre à haute vitesse des jeunes gens sans réelle expérience du volant, qui trop souvent en perdent le contrôle de leur véhicule et se tuent, au lieu de prendre en note leur numéro d’immatriculation et d’aller leur remettre une contravention au réveil et à leur domicile.

Il y a aussi cette police qui a tué Marcellus François et Anthony Griffith, et plus récemment Freddy Villanueva, et combien d’autres jeunes gens, et qui entrave le cours de la justice. Du printemps dernier, je me souviens de ces jeunes qui ont perdu l’usage d’un oeil ou qui ont été grièvement blessés. Des événements qui se sont déroulés autour du Palais des congrès de Montréal. Des événements survenus à Victoriaville.

Nous avons toutes et tous vu la violence exercée et les propos tenus par Stéphanie Trudeau, le « matricule 728 », et ses collègues. Ne devrions-nous pas nous demander s’ils sont symptomatiques de la mentalité des corps de police?

Ces « anecdotes », ces « constats s’appuyant sur des faits vérifiables » ne devraient-ils pas nous pousser à nous demander : au service de qui est la police et quel est son rôle ?

Qu’est-ce que la responsabilité politique?

À un autre niveau, dans mon parcours professionnel, j’ai travaillé à plusieurs reprises avec les différents corps de police pour assurer la sécurité de la foule et de personnalités politiques nationales ou étrangères lors d’événements grand public. Je me souviens très bien des recommandations qui nous étaient faites afin d’éviter les « accidents malheureux », si bien que je me demande quels avis ont été donnés à l’entourage du premier ministre Charest par la Sûreté du Québec lorsqu’il a été question de déménager le Conseil général du PLQ du Centre Mont-Royal, angle Mansfield et Sherbrooke, au Victorin de Victoriaville.

À la lumière des événements du printemps dernier, de la violence, des blessures et des très nombreuses arrestations, ne devrions-nous pas aussi nous poser la question suivante : la responsabilité politique ne devrait-elle pas inclure la responsabilité civile?

Comme société, n’aurions-nous pas intérêt à nous interroger publiquement non seulement sur les événements du printemps 2012, mais aussi, plus largement, sur le rôle de la police et sur ce que signifie la responsabilité politique?

Source Le Devoir

vendredi 19 juillet 2013

Lac-Mégantic: des intervenants marqués à vie (vidéo)

Des héros parmi les décombres !
David Santerre
Le sergent Steven Montembeault
PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Une boue verte et visqueuse à l'odeur fétide. Les techniciens en scène de crime en pellettent dans tous les sous-sols de maisons dévastées de Lac-Mégantic. À un point tel que le sergent Steven Montambeault est dégoûté à tout jamais de cette couleur, qui est pourtant celle de l'uniforme qu'il porte fièrement.

 Le sergent Steven Montambeault techniciens en scène de crime est dégoûté à tout jamais, Je suis marqué à vie par cette couleur. C'était ma couleur préférée, mais ça ne l'est plus»
 
Source La Presse



Visages du drame de Lac-Mégantic




Pour détail sur les photos aller sur le site ici Radio Canada

jeudi 18 juillet 2013

Le président Obama, du prix Nobel aux drones

Arrestations arbitraires, détentions extrajudiciaires, tribunaux expéditifs… Malgré ses engagements, M. Barack Obama a poursuivi la politique de sécurité publique de son prédécesseur.


par Chase Madar, octobre 2012

En 2008, le candidat Barack Obama promettait de fermer la prison de Guantanamo, d’abroger la loi de 2001 sur la sécurité intérieure (Patriot Act) et de protéger contre toutes formes de représailles les militaires ou membres des services de renseignement qui ébruiteraient les abus de leur administration. Le postulant démocrate à la Maison Blanche se faisait fort de dompter un appareil sécuritaire qui, depuis les attentats du 11-Septembre, s’était mué en une bureaucratie hypertrophiée et souvent incontrôlable.

Quatre ans plus tard pourtant, Guantanamo est toujours en service, ses tribunaux militaires ont repris leurs audiences, et le Patriot Act a été reconduit. Résolu à sanctionner toute divulgation d’informations sensibles, le ministère de la Justice a engagé six procédures pour violation de la loi sur l’espionnage — soit deux fois plus que sous la totalité des gouvernements précédents. De plus, la liste des passagers interdits de survol du territoire américain, établie en fonction de critères souvent arbitraires et systématiquement opaques, a plus que doublé entre 2011 et 2012; elle compte désormais vingt et un mille noms. Fin 2011, la Maison Blanche promulguait la loi d’autorisation de la défense nationale (National Defense Authorization Act, NDAA), qui permet au gouvernement fédéral d’emprisonner sans jugement et pour une durée indéterminée tout citoyen américain soupçonné de terrorisme, au mépris des principes de l’habeas corpus (1) et de la séparation des pouvoirs. L’administration Obama a enfin autorisé l’élimination physique, hors des frontières des États-Unis, de personnes désignées plus ou moins hâtivement comme « terroristes », quand bien même elles ne participent pas directement à des opérations armées. En dépit des bavures inhérentes à cette conception expéditive de la sécurité — comme cet adolescent américain de 16 ans, fils d’un responsable présumé d’Al-Qaida, tué par erreur en septembre 2011 au Yémen —, M. Obama a intensifié le programme « secret » d’exécutions sommaires visant des ressortissants étrangers, comme en témoigne l’usage de plus en plus fréquent de drones au Pakistan, au Yémen et en Somalie.

Fallait-il donc être naïf pour croire que M. Obama allait mettre un terme à l’expansion de l’appareil sécuritaire? Sa promesse, après tout, s’appuyait sur un précédent historique. Au milieu des années 1970, dans la foulée de l’affaire du Watergate et de la guerre du Vietnam, la majorité démocrate au Congrès avait restreint les pouvoirs de police et de surveillance intérieure que voulait s’arroger le président républicain Gerald Ford. Un coup d’arrêt fut aussi donné à l’extension des prérogatives de l’exécutif dans le domaine militaire, notamment pour les opérations secrètes à l’étranger. Les électeurs de M. Obama étaient donc fondés à accorder un certain crédit aux promesses de leur candidat.

Ils ont été déçus. Dans la vie quotidienne des Américains, l’encadrement sécuritaire se fait chaque jour plus intrusif, à l’image des scanners corporels qui équipent aujourd’hui cent quarante aéroports dans le pays. De l’aveu même de certains experts, ces pratiques installent un « théâtre sécuritaire » qui fait perdre leur temps aux usagers plus qu’il ne les protège. Un rapport de l’Administration de la sécurité des transports (Transportation Security Administration, TSA) indique en outre que ces scanners sont « vulnérables » et faciles à déjouer (2). Si le voyageur peut refuser de s’y soumettre, c’est au prix d’une fouille corporelle souvent vécue comme une humiliation.

En 2011, soixante-dix-sept millions de documents ont été classés secret-défense par Washington

Plus saisissant encore, le renforcement de la surveillance intérieure sous la présidence Obama : l’administration fédérale emploie aujourd’hui trente mille personnes pour écouter les conversations téléphoniques des Américains. Le ministère de la sécurité intérieure, créé en 2002, est devenu en une décennie la troisième administration la plus forte du pays, après le Pentagone et le ministère des anciens Combattants. Pour stocker les données recueillies par ce dispositif tentaculaire, un nouveau centre est en cours de construction à Bluffdale, dans l’Utah, sur un site de neuf hectares et pour un coût total de 2 milliards de dollars (3).

Il est difficile de mesurer dans quelles proportions l’État sécuritaire a enflé. Depuis les attentats du 11-Septembre, un maillage inextricable de fiefs bureaucratiques, chacun doté d’un budget de plus en plus opulent (auquel s’ajoutent des financements privés opaques), a déclenché un boom immobilier dans le centre-ville de Washington, avec la construction de trente-trois bâtiments éparpillés sur une surface totale de plus de cent cinquante hectares — l’équivalent de trois Pentagone ou de vingt-deux Capitole. Ce nouveau système de surveillance et de contrôle produit chaque année cinquante mille rapports, soit cent trente-six par jour. Selon la journaliste du Washington Post Dana Priest, lauréate d’un prix Pulitzer et spécialiste des questions de sécurité intérieure, le coût de la « fête aux dépenses sécuritaires » s’élève à 2 000 milliards de dollars en dix ans. Et cela en l’absence de toute autorité hiérarchique susceptible de surveiller les surveillants : le seul supérieur théorique des agences est le directeur du renseignement national (Director of National Intelligence, DNI), qui dans les faits n’exerce aucun pouvoir.

Dans le même temps, Washington a durci sa politique du secret. En 2011, soixante-dix-sept millions de documents ont ainsi été classifiés, soit 40 % de plus que l’année précédente. Le processus de « classification » coûterait à lui seul 10 milliards de dollars par an, selon l’estimation de M. William Bosanko, un ancien directeur du Bureau de surveillance de la sécurité de l’information. Il n’est dès lors pas étonnant que les déclassifications se fassent au compte-gouttes. L’année dernière, l’Agence de sécurité nationale (National Security Agency, NSA) a rendu publics les dossiers se rapportant à la guerre… de 1812 contre la Grande-Bretagne. Seules des organisations solides et assez riches pour s’offrir un bataillon d’avocats expérimentés parviennent à percer le mur du secret, en invoquant la loi sur la liberté d’information — mais avec un succès limité.

Cet appareil colossal qui engloutit des fortunes souffre pourtant de quelques problèmes d’étanchéité. En premier lieu, la prolifération des autorisations de sécurité (security clearances) — huit cent cinquante-quatre mille Américains disposent aujourd’hui d’un droit d’accès partiel à des renseignements confidentiels — remet en question la notion même de secret. En outre, il n’est pas rare que du matériel classifié transite d’un ordinateur portable vers un site Internet libre d’accès grâce à des programmes de peer-to-peer généralement installés par la progéniture de tel ou tel haut fonctionnaire grisonnant et peu familiarisé avec la Toile (4). Matthew M. Aid, historien de l’espionnage américain, a, quant à lui, eu la surprise de trouver des ordinateurs de l’armée américaine en vente sur des marchés à Kaboul, avec leurs disques durs intacts et remplis de fichiers classifiés (5). Et malgré la répression de plus en plus sévère des « gorges profondes », de hauts membres de l’administration américaine continuent d’abreuver les journalistes en informations classées secrètes. Le très confidentiel « Rapport du renseignement national sur l’Afghanistan » a ainsi connu des fuites en janvier dernier, et les frappes de drones au Pakistan font fréquemment l’objet d’indiscrétions dans la presse.

Durant les deux mandats de M. George W. Bush, l’extension de la sûreté nationale était perçue comme une menace par de nombreux Américains; ce n’est plus le cas. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il semble que la défense des libertés civiles ne progresse aux États-Unis que lorsque le Parti démocrate se trouve dans l’opposition, comme au début des années 1970. Dès qu’il accède au pouvoir, le mouvement s’essouffle. Aujourd’hui, de nombreux intellectuels prodémocrates s’emploient à expliquer au public que leurs objections passées ne visaient pas l’appareil sécuritaire en tant que tel, mais seulement son utilisation par le mauvais parti. « C’est un argument courant chez les progressistes qui refusent de s’attaquer à Obama comme ils se sont attaqués à Bush », déplore le juriste Jonathan Turley (6). Si les critiques de gauche brillent par leur timidité, les anciens responsables de l’administration Bush — à l’instar de M. Richard (« Dick ») Cheney — ne se privent pas d’applaudir le président pour son dévouement à la sûreté nationale post-11-Septembre.

La bureaucratie sécuritaire fera-t-elle les frais des politiques d’austérité?

Au début de son mandat, M. Obama semblait pourtant vouloir tenir ses promesses. Il s’est rapidement trouvé confronté à l’hostilité des parlementaires. Le 21 mai 2009, le Congrès refusait d’allouer les 80 millions de dollars nécessaires pour réaliser ce projet. Faisant fi de cette obstruction, le ministre de la Justice Éric Holder annonce sans crier gare que cinq détenus de Guantanamo seront transférés à New York devant une cour de justice civile. Controversée, sa décision se heurte cette fois-ci à l’opposition farouche des élus new-yorkais, obligeant M. Obama à admettre qu’il ne pourrait pas fermer la prison dans les délais annoncés. Depuis, le complexe de Guantanamo et ses corollaires (détention pour une durée indéterminée, tribunaux militaires…) reçoivent l’adhésion de plus en plus inconditionnelle du Congrès, notamment parmi les démocrates. On aurait donc tort d’interpréter le revirement sécuritaire de M. Obama comme le symptôme d’une « présidence impériale » piétinant les contre-pouvoirs législatif et judiciaire.

D’autant que l’expansion rapide de la sûreté nationale n’est pas un phénomène nouveau dans l’histoire américaine. L’actuel président a été surpassé dans ce domaine par son lointain prédécesseur Harry Truman (1945-1953), démocrate lui aussi, qui, galvanisé par l’anticommunisme en vogue après la Seconde Guerre mondiale, avait considérablement alourdi l’arsenal de surveillance et de répression intérieures. Cette politique s’est encore durcie sous les présidences de John Fitzgerald Kennedy (1961-1963) et de Ronald Reagan (1981-1989). Au temps de la guerre froide, la sûreté d’État obtenait généralement tous les budgets et l’autonomie qu’elle réclamait.

S’il est de notoriété publique que les Américains exècrent toute forme d’ingérence de l’État dans leur vie privée, ils s’accommodent plutôt bien des dispositions sécuritaires. Les libertariens (une faction minoritaire du Parti républicain) ont certes nourri l’espoir que le Tea Party, particulièrement porté sur la notion de liberté individuelle, réussirait à endiguer l’appareil de contrôle et à réduire les interventions militaires américaines à l’étranger. C’était oublier que ce libertarisme droitier se préoccupe essentiellement de la défense du droit de propriété, raison pour laquelle ses représentants au Congrès ont voté comme un seul homme la reconduction du Patriot Act en 2011. Aussi fleurie que soit sa rhétorique anti-Washington, le Tea Party est parfaitement à l’aise avec ces politiques intrusives menées au nom de la sûreté nationale.

Aujourd’hui, la résistance à l’idéologie sécuritaire se fragmente en petits groupes dispersés à gauche comme à droite. Bien établie et dotée de moyens importants, l’Union américaine des libertés civiles (American Civil Liberties Union, ACLU), de centre gauche, milite depuis des décennies contre les surveillances illégales, le secret d’État et les abus de pouvoir. Curieusement, la seule personnalité politique nationalement connue à avoir pris clairement position contre la démesure sécuritaire est le républicain Ronald (« Ron ») Paul, qui fut candidat à l’investiture de son parti en vue de l’élection présidentielle de novembre prochain. Elu du Texas à la Chambre des représentants, ce libertarien radical incarne un pittoresque mélange de discours anti-impérialiste et d’orthodoxie ultralibérale. Mais, d’où qu’elles viennent, les tentatives pour défendre les libertés civiles ont toutes échoué. Lorsqu’elles trouvent un écho électoral, c’est dans certaines zones peu habitées, situées à l’intérieur du pays (les Etats montagneux, le Sud-Ouest et le nord du Midwest), davantage que dans les grandes agglomérations côtières. En Californie comme à New York, les sénateurs démocrates ont tendance à marcher main dans la main avec les pontes de la sûreté nationale et avec les industriels des télécommunications, gros pourvoyeurs de technologies pour les programmes de surveillance de l’État.

L’expansion de la bureaucratie sécuritaire s’est faite au rythme des interventions militaires américaines à l’étranger. Alors que les États-Unis se trouvent confrontés à une grave crise budgétaire, certains, au sein même du Parti républicain, envisagent de réduire les budgets de l’armée. Les dispositifs de surveillance feront-ils, eux aussi, les frais des politiques d’austérité?

Chase Madar
Avocat des droits civiques et coauteur du rapport « Safety with dignity : Alternatives to the over-policing of schools », New York, juillet 2009.


(1) Principe juridique qui interdit d’emprisonner une personne sans jugement.

(2) David Kravets, «  Homeland security concedes airport body scanner “vulnerabilities”  », Wired, San Francisco, 7 mai 2012.

(3) James Bamford, «  The NSA is building the country’s biggest spy center (watch what you say)  », Wired, 15 mars 2012.

(4) Dana Priest et William M. Arkin, Top Secret America : The Rise of the New American Security State, Little, Brown and Company, New York, 2011.

(5) Matthew M. Aid, Intel Wars : The Secret Story of the Fight Against Terror, Bloomsbury, New York, 2012.

(6) Jonathan Turley, «  10 reasons why the US is no longer the land of the free  », The Washington Post, 4 janvier 2012.

mercredi 17 juillet 2013

L’OTAN en stand-by prête à l’attaque

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio
 
Photo : Base militaire de Lago Patria, Italie
Comme un dispositif électronique en mode d’attente, le Commandement de la force conjointe alliée à Naples (Jfc Naples) est tenu officiellement en « stand-by », c’est-à-dire prêt à tout moment à entrer en guerre. Il a reçu du Commandant suprême allié en Europe (qui est toujours un général étasunien nommé par le Président) la charge de garder en efficience maximale la Force de riposte OTAN –composée des unités terrestres, aériennes et navales les plus avancées technologiquement - en  mesure d’effectuer en 48 heures « n’importe quelle mission en n’importe quel lieu ». Le nouveau quartier général du Jfc Naples à Lago Patria, construit pour un staff de plus de 2mille militaires et expansible pour la « future croissance de l’OTAN », est en pleine activité. Des membres de tous les pays OTAN sont en train d’arriver, venant s’ajouter au staff, pour une série de manœuvres qui permettent au Jfc de Naples d’être « prêt à des opérations militaires comme celle d’Unified Protector », la guerre de 2011 contre-la Libye.

Aujourd’hui, dans le viseur du Jfc Naples il y a la Syrie. Contre qui l’OTAN, sans apparaître officiellement, conduit par l’intermédiaire de forces infiltrées une opération militaire couverte, qui peut d’un moment à l’autre devenir découverte en imposant une « no-fly zone » comme pour la Libye. L’avant-poste de l’opération militaire contre la Syrie est la Turquie, où l’OTAN a plus de vingt bases aériennes, navales et d’espionnage électronique. À celles-ci s’ajoute à présent un des plus importants commandements OTAN : le Landcom, responsable de toutes les forces terrestres des 28 pays membres, activés à Izmir (Smyrne).

Le déplacement du commandement des forces terrestres de l’Europe à la Turquie –adossée au Moyen-Orient (en particulier Syrie et Iran) et à la Caspienne - indique que, dans les plans USA/OTAN, on prévoit l’utilisation aussi de forces terrestres, surtout européennes, dans cette aire de première importance stratégique. Confirmé par le fait que le général étasunien Philip Breedlove, récemment nommé par le président Obama commandant suprême allié en Europe, s’est rendu en juillet à Izmir pour accélérer les délais dans lesquels le Landcom rejoindra sa « pleine capacité opérationnelle ». Immédiatement après, le général étasunien Frederick Hodges, responsable du commandement d’Izmir, est allé à Naples pour coordonner l’activité du Landcom avec celle du Jfc  Naples. Il y a été accueilli par l’amiral étasunien Bruce Clingan, qui est en même temps commandant de la Force conjointe alliée à Naples, des Forces navales USA en Europe et des Forces navales du Commandement Africa. Un jeu stratégique des trois cartes, qui permet au Pentagone de toujours garder le commandement : par exemple, en 2011 il a dirigé la guerre en Libye d’abord à travers le Commandement Africa, puis le Jfc Naples, appuyés par les forces navales USA en Europe. Et l’Europe? Elle est importante pour les États-Unis géographiquement, a précisé le Commandant suprême allié à une commission du Congrès : les bases en Europe ne sont pas de résiduels « bastions de la guerre froide », mais « des bases opérationnelles avancées » qui permettent aux USA de soutenir à la fois le Commandement Africa et le Commandement central dans l’aire duquel se trouve le Moyen-Orient. Elles sont, ensuite, essentielles pour « la sécurité du 21e siècle », garantie par une « alliance puissante et efficiente » dirigée par les USA, qui possède « 24 mille avions de combat, 800 navires militaires océaniques, 50 avions radars AWACS ».

Une alliance (cela on ne le dit pas) dont la dépense militaire se monte à plus de 1 000 milliards de dollars annuels. Pour garder toujours prêts à la guerre les commandements, comme celui de Naples, ville qui a un nombre record de chômeurs, gardés en « stand-by » dans l’attente vaine d’un poste de travail.
 
Édition de mardi 16 juillet 2013 de il manifesto