mercredi 30 octobre 2013

Coup de chapeau de Richard Martineau au Front national de Marine Le Pen

Le sens du coup de chapeau de Richard Martineau au Front national de Marine Le Pen
par Bernard Rioux

Le 28 octobre dernier, Richard Martineau nous servait, dans son texte, La poussière sous le tapis, publié dans le Journal de Montréal un éloge bien senti du Front national de Marine Le Pen. La force électorale de ce parti lui viendrait, nous dit-il, du fait qu’il sait parler franchement des questions qui préoccupent les Français alors que la gauche française n’apporterait aucune réponse à ces questions. Toute référence avec ce qui se passe au Québec est complètement absente du texte. Mais, l’écriture et la publication de ce texte, à ce moment-ci, se veulent porteuses de leçons pour le Québec. Quelles leçons au juste veut nous servir Richard Martineau?

Pour R. Martineau, le FN, parti d’extrême droite, se retrouve en tête des sondages, parce qu’il sait traiter des sujets dits « sensibles » : l’immigration, la montée de l’islamisme, la délinquance, l’identité nationale et la menace terroriste et parce qu’il n’« enfouit pas la tête dans le sable, qu’il aborde ces thèmes de front et qu’il ne détourne pas les yeux! »

La gauche balayerait ces questions sous le tapis par rectitude politique et pour garder les mains propres. Le problème de la gauche serait qu’elle aurait peur de passer pour raciste. Alors que la grande majorité des citoyens français sait que le problème c’est que « leur pays accepte plus d’immigrants qu’il n’est capable d’en intégrer ». Le FN répondait à l’aspiration de la majorité des Français de parler « honnêtement et franchement des problèmes qui les touchent.»

La réalité du FN et les conditions de son renforcement

La gauche aurait peur de passer pour raciste. Mais le FN n’a pas cette peur. Mobilisations contre les immigréEs, défense de la discrimination ouverte par sa rhétorique sur la préférence nationale, attaques contre la loi sur les mariages des conjoints de même sexe, le Front national est de tous les combats réactionnaires favorisant la régression sociale.

Ce que contribue à faire oublier Martineau, c’est que le FN n’est pas un parti comme les autres. C’est non seulement qu’il n’a pas peur de passer pour raciste, mais que le racisme, l’homophobie, le culte du chef visent à diviser les forces populaires et à favoriser la destruction des acquis sociaux progressistes.

La gauche sociale-démocrate porte une responsabilité dans la montée de l’extrême droite. Mais, c’est moins parce qu’elle a eu peur de passer pour raciste, que parce qu’elle a repris à son compte la démagogie populiste de la droite sur les quartiers dangereux, qu’elle a fait de la rhétorique sécuritaire un axe essentiel de son discours, que le ministre socialiste du gouvernement Hollande, Manuel Valls, n’a pas hésité de reprendre à son compte les expulsions des Roms.

Alors que le gouvernement Hollande multiplie les attaques contre les acquis sociaux de la majorité au nom des recettes néolibérales, il laisse le champ libre à Marine Le Pen, à sa politique qui dévoie le mécontentement social sur le terrain du nationalisme, du chauvinisme et du racisme. À droite l’UMP, reprend les thèmes du Front national, et s’attaque aujourd’hui au droit du sol pour les enfants d’immigrés nés en France dont les parents seraient dans une situation irrégulière. Mais ce n’est pas le manque de complaisance envers le racisme (le refus de la peur de passer pour raciste) qui est un moteur de la montée du racisme, mais c’est cette complaisance devant la tenue de discours racistes dans l’espace public qui favorise sa « normalisation ».

Les fausses leçons de Martineau

Ici aussi, les classes dominantes sont à l’offensive : offensive pour assurer une extension de l’utilisation des énergies fossiles et marginaliser le combat écologique, offensive contre l’État social, par la signature d’accords de libre-échange, qui prétend laisser les multinationales privatiser nos services publics au nom de l’extension des marchés pour les entreprises, attaques contre les droits démocratiques de s’organiser, de manifester, de résister du mouvement syndical et de l’ensemble des mouvements sociaux alors que les affairistes se vautrent dans la corruption de plus en plus répugnante.

Pour couvrir ces attaques, le discours identitaire et ethnodifférentisaliste vise à diviser la population en le « nous des authentiques porteurs des vraies valeurs nationales » et les autres, les minorités ethnoculturelles qui seraient porteuses de toutes les régressions sociales. Il faut s’opposer à ce discours et non s’en accommoder. C’est pourquoi la lutte contre le racisme et la xénophobie est à l’ordre du jour. C’est une lutte pour les droits de tous les oppriméEs et de tous les exploitéEs qui s’opposent aujourd’hui aux attaques multiples dont ils sont victimes.

Martineau nous invite, au contraire, à nous ouvrir à ce type de discours. Il garde pourtant un silence total sur les causes véritables de la régression sociale, sur la responsabilité des minorités possédantes, couvrant ces dernières tout en se prétendant la voix des sans voix.

Comme figure emblématique de la démagogie laïco-xénophobe, Richard Martineau n’a pas fini de nous surprendre. D’autant plus que l’utilité de ses prises de position pour l’oligarchie régnante lui assure son omniprésence dans les médias écrits comme électroniques.

jeudi 24 octobre 2013

Hommage à Paul Desmarais (vidéo)

Un autre son cloche. Bâtisseur de quoi... à ce que je sache, la spéculation ne crée pas de richesse.

 Si la laïcité veut sortir la Religion de l'État, pourquoi ne pas sortir aussi les lobbyistes de la finance itou.




Paul Desmarais : un bilan s’impose
parRobin Philpot

Les éloges à l’endroit de Paul Desmarais convergent sur ce que l’homme d’affaires aurait donné au Québec. Mais peu s’attardent sur ce que le Québec et son État ont donné à M. Desmarais. Il y a une réponse courte à cette question : tout !
 
Sans le Québec, un Québec qui aspirait, selon les mots d’un contemporain célèbre, à devenir « non pas une province pas comme les autres, mais un pays comme les autres », l’avenir canadien de Paul Desmarais aurait été bouché. « Les Canadiens français qui se sentent menacés se sont toujours tournés vers le Québec, disait-il. Cela fait partie de leur conscience et cela fait partie de la mienne. » Des journalistes d’affaires de l’establishment canadien, dont Peter C. Newman et Diane Francis, ont d’ailleurs attribué son ascension rapide dans les années 1960 au fait qu’il était « French Canadian and politically correct », bref, un archi-fédéraliste canadien-français capable de protéger leurs intérêts et de faire obstacle à l’indépendance du Québec. Ce constat, qui n’enlève rien à Paul Desmarais, est pourtant accablant pour le Canada, qui se targue d’être le paradis de la diversité.
 
Entrepreneur, Paul Desmarais ne l’a jamais été : « Je ne trouve rien que j’ai commencé […] commencer à zéro, c’est trop lent pour moi », a-t-il dit. Bâtisseur ? Peut-être, mais d’un empire financier construit par la recherche constante de liquidités permettant d’accroître sa fortune personnelle. Les liquidités de l’ampleur de son ambition ne pouvaient se trouver que dans le giron de l’État, principalement celui du Québec. C’est l’histoire de la prise de contrôle par Paul Desmarais de Gelco (Gatineau Electric), devenu Gesca, et de Power, qui disposaient d’importantes liquidités versées par l’État. Après la prise de contrôle de Power et de La Presse est apparue la notion de l’État Desmarais. C’est le jeune député libéral Yves Michaud qui a sonné l’alarme à l’Assemblée nationale en 1968. Trop peu l’ont entendue.
 
Très tôt, Paul Desmarais a appris à cultiver des liens étroits avec les politiciens, de sorte que tous les premiers ministres du Québec et du Canada depuis Maurice Duplessis, à l’exception de René Lévesque et de Jacques Parizeau, lui mangeaient dans la main.
 
On parle de la fausse fuite des capitaux en 1967 à laquelle Paul Desmarais a participé pour amener Daniel Johnson à effectuer une volte-face sur l’indépendance après pourtant avoir été élu sur le slogan « Égalité ou indépendance ». Mais on parle moins de la vraie fuite de capitaux du début des années 1990 dont il a été l’architecte, mais cette fois en douceur et sous le nez de son fidèle ami Robert Bourassa. Début 1989, dans la plus importante transaction financière de l’histoire du Canada, Desmarais vend à des Américains pour plus de 2,6 milliards de dollars la Consolidated-Bathurst, joyau de l’industrie papetière québécoise qui avait profité depuis des dizaines d’années des largesses du gouvernement du Québec. Suit la vente de Montréal Trust pour 550 millions. Voilà un pactole de 3 milliards arrachés aux ressources naturelles et à la sueur des travailleurs et travailleuses du Québec.
 
État Desmarais
 
Même en jouant les fantômes, dont Paul Desmarais était le maître, il a été harcelé par les journalistes, syndicats et politiciens qui voulaient savoir où il allait investir. Ses réponses vagues se résumaient comme suit : l’incertitude politique du Québec effraie les investisseurs comme nous et nous voulons un taux de rendement d’au moins 15 %. Alors que dans les années 1970 un conseiller insistait pour que René Lévesque rencontre Paul Desmarais car il faisait « vivre la moitié de la province de Québec ». Ce ne serait plus jamais le cas. Hormis ses journaux, il n’investira rien au Québec après 1990, se satisfaisant d’un mécénat pour amadouer la basse-cour. Il n’est pas étonnant donc que, à la veille du référendum de 1995, Jacques Parizeau ait parlé d’un État Desmarais qui, ayant fait fortune ici, gardait une main haute sur la politique québécoise tout en investissant ses millions partout, sauf au Québec.
 
Nationaliste canadien-français
 
D’aucuns qualifient Paul Desmarais de nationaliste. Le Canada est ainsi fait que, sans changer de nom et sans abandonner totalement son héritage, il n’avait pas d’autre choix. Mais il serait nationaliste canadien-français, pas québécois. Ce nationalisme, d’ailleurs, lui ouvrait les portes des premiers ministres. Il a choisi le rôle de minoritaire prospère, comme il l’a expliqué à Peter Newman : un modèle oui, mais un modèle sévère avec ses co-minoritaires. Or, lorsque l’establishment canadien lui assénait des camouflets successifs (Argus 1975, Canadien Pacifique 1982), il avait deux options : accepter son statut ou embrasser le credo collectif québécois incarné par les souverainistes - le gouvernement Lévesque a fait des appels en ce sens, notamment sur la propriété du Canadien Pacifique via la Caisse de dépôt en 1982. Son choix a été de rester le minoritaire prospère, probablement par crainte pour sa fortune personnelle mais aussi parce que le projet collectif québécois était foncièrement social-démocrate tandis que lui se disait « résolument conservateur » - Ronald Reagan « était le meilleur », selon lui. Donc, il l’a combattu de toutes ses forces.
 
Quelles leçons tirées de Paul Desmarais ?
 
Jean Bouthillette a bien résumé le personnage en 1972 : « Cette ambiguïtéest à la source de l’opportunisme politique de notre « bourgeoisie traditionnelle », qui fut - et est encore - à la fois nationaliste et « collaboratrice », son instinct de survie lui commandant à la fois, pour se tenir en selle, de flatter le peuple par des slogans autonomistes et de rassurer l’Anglais en l’assurant de notre docilité. Le dédoublement de la personnalité a conduit tout naturellement au double jeu politique, caractéristique des peuples dominés. »
 
Saurons-nous reconnaître dans la bergerie aujourd’hui d’autres loups drapés en habits de laine qui confondront leurs intérêts privés avec les intérêts collectifs du Québec, et nous confondront ?

Source Le Devoir

lundi 21 octobre 2013

Afrique, terrain de lutte des impérialistes

Libye : de Kadhafi à Al-Qaïda. En remerciant la CIA…
Marc Vandepitte

Les États-Unis sont-ils sérieusement en guerre contre le terrorisme en Afrique ou le suscitent-ils au contraire pour servir leurs intérêts? Enquête de Marc Vandepitte.

État défaillant

Le 11 octobre, le Premier ministre libyen a été brutalement enlevé avant d’être libéré quelques heures plus tard. Ce kidnapping est symptomatique de la situation dans le pays. Le 12 octobre, une voiture piégée a explosé près des ambassades de Suède et de Finlande. Une semaine auparavant, l’ambassade russe fut évacuée après avoir été envahie par des hommes armés. Il y a un an, la même chose s’était produite à l’ambassade américaine. L’ambassadeur et trois collaborateurs y avaient trouvé la mort. D’autres ambassades avaient été par le passé également prises pour cibles.

L’intervention occidentale en Libye, comme en Irak et en Afghanistan, a instauré un État défaillant. Depuis l’éviction et le meurtre de Kadhafi, la situation sécuritaire du pays est hors de contrôle. Attentats sur politiciens, activistes, juges et services de sécurité sont monnaie courante. Le gouvernement central exerce à peine le contrôle sur le pays. Des milices rivales imposent leur loi. En février, le gouvernement de transition a été forcé de se réunir sous des tentes après avoir été expulsé du parlement par des rebelles en colère. Le bateau qui a coulé près de Lampedusa, noyant 300 réfugiés, provenait de Libye. Etc.

La Libye détient les plus importantes réserves de pétrole d’Afrique. Mais suite au chaos qui règne dans le pays, l’extraction du pétrole est quasiment à l’arrêt. Désormais, le pays doit importer du pétrole pour assurer ses besoins en électricité. Début septembre, l’approvisionnement en eau vers Tripoli a été saboté, menaçant la capitale de pénurie.

Bases pour terroristes islamistes

Mais le plus inquiétant est la jihadisation du pays. Les islamistes contrôlent des territoires entiers et placent des hommes armés aux checkpoints des villes de Benghazi et Derna. Le personnage de Belhadj en est une parfaite illustration. Cet ancien (pour ainsi dire) membre éminent d’Al-Qaïda était impliqué dans les attentats de Madrid en 2004. Après la chute de Kadhafi, il devint gouverneur de Tripoli et envoya des centaines de jihadistes libyens en Syrie pour combattre Assad. Il travaille désormais à l’instauration d’un parti conservateur islamiste.

L’influence de la jihadisation s’étend bien au-delà des frontières du pays. Le Ministre tunisien de l’Intérieur décrit la Libye comme « un refuge pour les membres nord-africains d’Al-Qaïda. » Suite à l’effondrement du pouvoir central libyen, des armes lourdes sont tombées dans les mains de toutes sortes de milices. L’une d’entre elles, le Libyan Islamic Fighting Group (LIFG), dont Belhadj était le dirigeant, a conclu une alliance avec les rebelles islamistes du Mali. Ces derniers sont parvenus, avec les Touaregs, à s’emparer du Nord du Mali pendant quelques mois. La prise d’otage de grande ampleur sur un site gazier algérien en janvier a été réalisée au départ de la Libye. Aujourd’hui, la rébellion syrienne est contrôlée depuis la Libye et la tâche d’huile jiadhiste s’étend vers le Niger et la Mauritanie.

En remerciant la CIA

À première vue, les États-Unis et l’Occident semblent se faire du souci à propos de cette recrudescence d’activité jihadiste en Afrique du Nord. Ajoutons-y aussi le Nigéria, la Somalie et plus récemment, le Kenya. Mais à y regarder de plus près, la situation est plus compliquée. La chute de Kadhafi fut rendue possible par une alliance entre d’une part des forces spéciales françaises, britanniques, jordaniennes et qataries, et d’autre part des groupes rebelles libyens. Le plus important de ceux-ci était bel et bien le Libyan Islamic Fighting Group (LIFG), qui figurait sur la liste des organisations terroristes interdites. Son leader, le susmentionné Belhadj, avait deux à trois mille hommes sous ses ordres. Sa milice eut droit à des entraînements américains juste avant que ne commence la rébellion en Libye.

Les États-Unis n’en sont pas à leur coup d’essai en la matière. Dans les années 80, ils s’occupèrent de la formation et de l’encadrement des combattants islamistes extrémistes en Afghanistan. Dans les années 90, ils remirent le couvert en Bosnie et dix ans plus tard au Kosovo. Il n’est pas à exclure que les services de renseignements occidentaux soient directement ou indirectement impliqués dans les activités terroristes des Tchétchènes en Russie et des Ouïgours en Chine.

Les États-Unis et la France ont feint la surprise lorsque les Touaregs et les islamistes ont occupé le Nord du Mali. Mais ce n’était qu’une façade. L’on peut même se demander s’ils ne l’ont pas provoquée, comme ce fut le cas en 1990 avec l’Irak vis-à-vis du Koweït. Vu l’activité d’Al-Qaïda dans la région, n’importe quel spécialiste en géostratégie savait que l’élimination de Kadhafi provoquerait une recrudescence de la menace terroriste au Maghreb et au Sahel. Comme la chute de Kadhafi a été provoquée en grande partie par les milices jihadistes, que les États-Unis ont formées et encadrées, l’on peut commencer à se poser de sérieuses questions. Pour plus de détails à ce propos je vous renvoie vers un article précédent.

Agenda géopolitique

Quoi qu’il en soit, la menace terroriste islamiste dans la région et ailleurs sur le continent arrange bien les États-Unis. Cela constitue l’excuse parfaite pour être présent militairement et intervenir sur le continent africain. Il n’a pas échappé à Washington que la Chine et d’autres pays émergents sont de plus en plus actifs sur le continent et constituent de ce fait une menace envers leur hégémonie. La Chine est aujourd’hui le plus important partenaire commercial de l’Afrique. D’après le Financial Times, « la militarisation de la politique américaine après le 11 septembre est controversée depuis longtemps puisque elle est considérée dans la région comme une tentative des États-Unis de renforcer leur contrôle sur les matières premières et de contrecarrer le rôle commercial exponentiel de la Chine. »

En novembre 2006, la Chine a organisé un sommet extraordinaire sur la coopération économique où étaient présents au moins 45 chefs d’État africains. Précisément un mois plus tard, Bush approuvait la mise sur pied d’Africom. Africom est le contingent militaire américain (avions, navires, troupes, etc.) consacré au continent africain. Nous l’avons vu à l’œuvre pour la première fois en Libye et au Mali. Africom est désormais en activité dans 49 des 54 pays africains et les États-Unis ont dans au moins dix pays des bases ou installations militaires permanentes. La militarisation des États-Unis sur le continent ne fait que s’étendre. Ci-dessous vous trouverez une carte de leur présence sur le continent ces deux dernières années. Elle est assez éloquente.

CARTE
Sur le terrain économique, les pays du Nord perdent du terrain face aux pays émergents du Sud, et c’est certainement aussi le cas en Afrique, un continent riche en matières premières. Il semble de plus en plus évident que les pays du Nord combattront ce rééquilibrage par des moyens militaires. Ça promet pour le continent noir.

Source : Investig'Action

L’Africom des Etats-Unis et la militarisation du continent africain : le combat contre l’implantation économique chinoise
par Nile Bowie
Article paru en 2012
 
Depuis l’époque de l’Empire britannique et du manifeste de Cecil Rhodes, la chasse aux trésors de ce continent sacrifié a montré le peu de valeur qu’on attache à la vie humaine. Après des décennies d’indifférence de la part des consommateurs de matières premières, l’influence croissante de la propagande des médias sociaux a éveillé l’intérêt du public envers les problèmes sociaux longtemps ignorés de l’Afrique. Suite à des actions médiatiques de célébrités en faveur de l’intervention, l’opinion publique aux Etats-Unis est actuellement favorable à une plus grande présence militaire sur le continent africain. Après le déploiement d’une centaine de membres du personnel militaire de l’armée étasunienne en Ouganda en 2011, une nouvelle loi a été présentée au Congrès appelant à l’expansion des forces militaires régionales pour combattre l’Armée de résistance du seigneur, un groupe rebelle malingre soi-disant coupable de recruter des enfants soldats et de perpétrer des crimes contre l’humanité.

Bien que l’administration Obama affirme accueillir de bon coeur l’ascension pacifique de la Chine sur la scène mondiale, le récent tournant politique en faveur d’un Siècle Américain tourné vers le Pacifique (*) montre que les Etats-Unis veulent garder la capacité de contrôler militairement la puissance émergente. En plus du maintien d’une présence militaire permanente au Nord de l’Australie, la construction d’une immense base militaire sur l’île coréenne de Jeju prouve leur antagonisme croissant contre Beijing. La base a la capacité d’accueillir 20 navires de guerre étasuniens et sud-coréens, y compris des sous-marins, des porte-avions, et des destroyers une fois qu’elle sera terminée en 2014 — en plus de la présence du bouclier anti-missiles Aegis. Les Chinois ont répondu en qualifiant la militarisation croissante de la région de provocation flagrante.

Sur le front de l’économie, la Chine a été exclue du Traité de Partenariat trans-Pacifique en élaboration ; c’est un accord commercial qui porte sur une réglementation du commerce international en Asie concoctée par les Etats-Unis au bénéfice des firmes étasuniennes. Comme de nouvelles divisions politiques fondamentales émergent suite aux vetos chinois et russes contre l’intervention en Syrie au Conseil de sécurité de l’ONU, l’administration Obama s’est mise à utiliser de nouveaux moyens de pression économique contre Beijing. Les Etats-Unis et le Japon ont demandé à l’Organisation du commerce international de bloquer les projets d’extraction minière financés par Pékin aux Etats-Unis, une mesure qui s’ajoute au gel du financement des importants projets miniers chinois par la Banque mondiale.

Afin de contrer l’ascension économique de la Chine , Washington a lancé une croisade contre les restrictions chinoises d’exportations de minéraux qui sont des composants essentiels de produits de consommation électroniques comme les écrans plats, les smart phones, les batteries d’ordinateurs portables et quantités d’autres produits. Dans un livre blanc de 2010, la Commission européenne parle du besoin urgent de constituer des réserves de tantale, cobalt, niobium, et tungstène entre autres ; le livre blanc du département de l’Energie des Etats-Unis de 2010, « Stratégie pour les minéraux indispensables aux Etats-Unis », a aussi reconnu l’importance stratégique de ces composants clés. Comme par hasard, l’armée étasunienne essaie aujourd’hui d’augmenter sa présence dans le pays qui est considéré comme le plus riche en matières premières, la République démocratique du Congo.

La RDC a énormément souffert au cours de son histoire du pillage étranger et de l’occupation coloniale ; elle a le deuxième plus bas revenu de PIB par personne malgré ses réserves de minéraux bruts estimées à 2400 milliards de dollars. Pendant les guerres du Congo de 1996 à 2003, les Etats-Unis ont fourni des armes et ont entraîné les milices du Rwanda et de l’Ouganda qui ont ensuite envahi les provinces orientales du Congo pour le compte des Etats-Unis. Les différentes multinationales n’ont pas été les seules à bénéficier du pillage, les régimes de Paul Kagamé au Rwanda et de Yoweri Museveni en Ouganda en ont tiré un immense profit ainsi que des guerres congolaises pour les minéraux comme le cassitérite, wolframite, coltan (dont le niobium et le tantale sont dérivés) et l’or. La RDC détient plus de 30% des réserves mondiales de diamants et 80% du coltan mondial dont la plus grande partie est exportée en Chine pour en faire des poudres et des fils de tantale pour la fabrication électronique.

La transformation économique sans précédent de la Chine ne repose pas seulement sur les marchés des Etats-Unis, de l’Australie et de l’Europe — mais aussi sur l’Afrique en tant que source d’une veste gamme de matières premières. Comme l’influence économique et culturelle chinoise s’étend exponentiellement avec la construction symbolique des nouveaux quartiers généraux de l’Union Africaine d’une valeur de 200 millions de dollars financés uniquement par Beijing, les Etats-Unis en perte de vitesse et ses dirigeants ont exprimé leur mécontentement de voir leur rôle dans la région diminuer. Au cours d’un déplacement diplomatique en Afrique en 2011, la secrétaire d’état étasunienne Hillary Clinton, elle-même, s’est laissée allée à insinuer que la Chine se rendait coupable d’un « nouveau colonialisme » rampant.

A un moment où la Chine détient 1500 milliards de dollars de dette étasunienne, le commentaire de Clinton a la résonance d’une dangereuse provocation. La Chine, qui possède les réserves de devises les plus élevées du monde, commence à proposer des prêts à ses homologues du BRIC en RMB (Renminbi ou Yuan) et l’éventualité d’une résistance des nations émergentes au Projet du nouveau Siècle Américain (**) semble se préciser. Le succès de l’impérialisme anglo-saxon repose sur sa capacité militaire à soumettre les pays en ligne de mire, et les leaders africains d’aujourd’hui ne sont pas obligés de faire des affaires avec la Chine — bien qu’ils aient sûrement intérêt à le faire. La Chine investit annuellement environ 5,5 milliards de dollars en Afrique dont seulement 29% d’investissements directs dans le secteur minier en 2009 —et plus de la moitié dans les usines locales, la finance et la construction, ce qui est aussi très bénéfique aux Africains— en dépit de ce qu’on rapporte sur la maltraitance au travail.

De plus la Chine a consenti 10 milliards de prêts à des taux préférentiels à l’Afrique entre 2009 et 2012 et opéré des investissements significatifs dans les zones industrielles de pays pauvres en matières premières comme la Zambie et la Tanzanie. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique ; elle importe 1,5 million de tonneaux d’huile d’Afrique par jour, ce qui représente environ 30% du total de ses importations. Pendant les dernières décennies, 750 000 Chinois se sont installés en Afrique et des centres culturels financés par l’état chinois ont été créés dans les campagnes pour enseigner le Mandarin et le Cantonais. Selon les prévisions, la Chine sera la plus grande économie mondiale en 2016 et le récent projet de création d’une banque des BRIC pourrait restructurer la scène financière internationale et représenter une menace pour l’hégémonie du Fonds monétaire international sur les économies émergentes stratégiques d’Afrique.

L’implication économique de la Chine en Afrique s’accroît, et son rôle crucial dans le développement du secteur des minéraux, de l’industrie des télécommunications et des projets d’infrastructures indispensables, commence à susciter « beaucoup de nervosité » en Occident selon David Shinn, l’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Burkina Faso et en Ethiopie. Dans un livre blanc du Département de la défense de 2011 intitulé « Les développements militaires et sécuritaires en relation avec le peuple de la République chinoise », les Etats-Unis reconnaissent que la technologie militaire et informatique chinoise est arrivée à maturité et qu’on peut s’attendre à ce que Beijing soit hostile à l’élargissement de l’alliance militaire des Etats-Unis avec Taiwan. Le document indique aussi que « L’ascension de la Chine sur la scène internationale sera un élément déterminant du paysage stratégique du début du 21ième siècle ». De plus, le département de la Défense admet ne pas savoir comment la croissance de la Chine affectera la scène internationale. Bien que la présence militaire des Etats-Unis en Afrique, (sous le prétexte de combattre le terrorisme et de protéger les Droits Humains) pour contrecarrer spécifiquement l’autorité économique de la Chine dans la région, ne soit pas à même de susciter les mêmes inquiétudes que la présence étasunienne en Corée du Nord ou à Taiwan, elle pourrait engendrer des tensions. La Chine a la plus grande armée du monde (2 285 000 personnes) et se prépare à défier l’hégémonie militaire sur la région du « Siècle Américain dans le Pacifique » avec ses capacités navales et conventionnelles, et en développant entre autres le premier missile balistique anti-navire. De plus la Chine a commencé à tester des systèmes de pointe anti-satellite (ASAT) et anti-missile balistique (ABM) afin d’amener la rivalité étasuno-chinoise sur le terrain de la Guerre Spatiale.

La raison invoquée par les Etats-Unis, à savoir désarmer l’Armée de Résistance du Seigneur (ARS), pour intervenir en République démocratique du Congo, dans le Sud du Soudan, en République Centrafricaine et en Ouganda est une escroquerie. La ARS opère depuis plus de deux décennies mais demeure extrêmement faible et ne comporte que 400 soldats. Selon le site LRA Crisis Tracker (http://www.lracrisistracker.com/) lancé par le groupe des enfants invisibles pour documenter la crise sur le terrain, la ARS n’a pas fait une seule action en Ouganda depuis 2006. La vaste majorité des attaques répertoriées ont actuellement lieu dans la région de Bangadi au nord-est de la République démocratique du Congo, au pied d’une bande de terre qui a trois frontières entre la République Centrafricaine et le Soudan du Sud.

L’existence de l’Armée de résistance du seigneur doit être sérieusement remise en cause car les cas d’activité de l’ARS rapportés par le groupe des Enfants invisibles soutenu par le Département d’Etat étasunien reposent sur des témoignages non vérifiés — il s’agit plutôt de présomptions et de soupçons que de certitudes. Etant donné l’extrême instabilité qui règne au Nord de la RDC après des décennies d’invasion étrangère et d’innombrables insurrections rebelles, le pays n’a pas les moyens de mener une enquête qui permettrait de confirmer la présence de l’ARS. Joseph Kony mérite peut-être d’être traité en scélérat mais on ne dira jamais assez que la menace que représente l’ARS a été complètement déformée dans les derniers textes de lois étasuniens en faveur de l’intervention.

L’augmentation de la présence étasunienne dans la région a pour but de contrecarrer l’expansion de la présence économique de la Chine dans un des secteurs les plus riches en minéraux et autres ressources.

L’Armée de résistance du seigneur a été créée en 1987, au nord-ouest de l’Ouganda, par des membres du groupe ethnique Acholi autrefois exploité par les colons britanniques pour du travail forcé et marginalisé après l’indépendance par le groupe national dominant des Bantous. L’Armée de résistance du seigneur avait au départ pour but de renverser le gouvernement du Président Ougandais actuel, Yoweri Museveni – -à cause d’une campagne de génocide menée contre le peuple Acholi. Les groupes Acholi et Langi du nord de l’Ouganda ont été historiquement maltraités et ostracisés par les administrations successives soutenues par les Anglo-Américains. En 1971, les agences de renseignements israéliennes et britanniques ont fomenté un coup d’état contre le président socialiste Milton Obote, qui a conduit au désastreux régime de Idi Amin. Avant de déposer Obote et de se déclarer chef de l’état, Amin était un membre du régiment colonial britannique chargé d’administrer des camps de concentration au Kenya pendant la révolte Mau Mau qui s’est déclenchée en 1952. Amin a massacré le peuple Acholi parce qu’il le soupçonnait d’être loyal à l’ancien président Obote qui est d’ailleurs revenu au pouvoir en 1979, après qu’Amin ait essayé d’annexer la province de Kagera de la Tanzanie voisine. Museveni a fondé le Front du salut national qui a contribué à renverser Obote avec le soutien étasunien en 1986, en dépit du fait que son armée utilisait des enfants soldats. Museveni a d’abord pris le pouvoir puis il a été accusé de génocide parce qu’il avait enfermé le peuple Acholi dans des camps pour s’approprier la terre fertile du nord de l’Ouganda.

Le régime de Museveni a déplacé environ 1,5 million d’Acholis et tué au moins 300 000 personnes en prenant le pouvoir en 1986 selon la Croix-Rouge. En plus d’être accusé d’utiliser le viol comme arme de guerre et d’avoir laissé mourir des milliers de personnes dans des camps d’internements insalubres, Museveni a été accusé de terrorisme d’état à l’encontre du peuple Acholi dans un rapport d’Amnesty international de 1992. Au cours d’une interview en 2006, Joseph Kony a nié avoir mutilé et torturé qui que ce soit et a, au contraire, accusé les forces de Museveni d’avoir commis de tels actes pour s’en servir comme propagande contre l’Armée de la résistance du seigneur.

Dans un rapport détaillé sur les atrocités commises par Museveni, l’écrivain ougandais, Herrn Edward Mulindwa écrit : « En 22 années de guerre, l’armée de Museveni a tué, estropié et mutilé des milliers de civils tout en accusant les rebelles de ces crimes. Dans le nord de l’Ouganda, au lieu de défendre et de protéger les civils contre les rebelles, les soldats de Museveni estropiaient, mutilaient et commettaient les pires atrocités en se faisant passer pour des rebelles, puis revenaient et prétendaient que les gens leur devaient leur salut. » Malgré tant de preuves de brutalité, Museveni est un fidèle allié des Etats-Unis depuis l’administration Reagan et il a reçu 45 millions de dollars en aide militaire de la part de l’administration Obama pour la participation de l’Ouganda dans la guerre contre la milice somalienne al Shabaab. Depuis le terrible échec de l’intervention étasunienne de 1993 en Somalie, les Etats-Unis y défendent leurs intérêts par l’intermédiaire des armées du Rwanda, de l’Ouganda et de l’Ethiopie.

Depuis l’époque coloniale, l’Occident à l’habitude d’exploiter les différences ethniques d’Afrique pour faire avancer ses intérêts. Au Rwanda, l’administration coloniale belge a exacerbé les tensions entre les Hutu, réduits à une sorte de servage, et les Tutsi qui étaient considérés comme le prolongement du pouvoir belge. Dès le début de la guerre civile au Rwanda en 1990, les Etats-Unis ont essayé de renverser Juvénal Habyarimana, le président Hutu en place depuis 20 ans, pour mettre en place un gouvernement tutsi à leurs ordres au Rwanda, une région historiquement sous l’influence de la France et de la Belgique. A cette époque antérieure à la guerre civile rwandaise, le Front Patriotique des Tutsi du Rwanda (FPR) dirigé par l’actuel président du Rwanda, Paul Kagame, faisait partie des Forces de défense du peuple uni de Museveni (FDPU).

L’armée ougandaise a envahi le Rwanda en 1990 sous prétexte de libérer les Tutsi malgré le fait que Museveni ait refusé d’accorder la nationalité aux réfugiés tutsi-rwandais qui vivaient en Ouganda à ce moment-là, une décision qui a contribué au déclenchement du génocide rwandais de 1994. Kagame lui-même avait été entraîné au U.S. Army Command and Staff College (CGSC) de Leavenworth au Kansas avant de revenir dans la région pour diriger l’invasion de 1990 du Rwanda comme commandant du FPR (l’armée d’opposition au gouvernement rwandais de Habyarimana ndt) qui était approvisionné à partir de bases militaires des FDPU (l’armée ougandaise ndt) financées par les Etats-Unis en Ouganda. L’invasion du Rwanda était soutenue sans réserve par les Etats-Unis et l’Angleterre, et les Forces spéciales étasuniennes assuraient l’entraînement des soldats avec le concours de la firme de mercenaires étasunienne, Military professional resources incorporated (MPRI).

Une étude publiée en 2000 par le professeur canadien Michel Chossudovsky et l’économiste belge, Pierre Galand, montre que les institutions financières occidentales comme le FMI et la Banque mondiale ont procuré des fonds aux deux camps de la guerre civile rwandaise grâce à un système de financement des dépenses militaires par la dette extérieure des régimes de Habyarimana et de Museveni. En Ouganda, la Banque mondiale a imposé, dans l’intérêt de Washington, des mesures d’austérité seulement sur les dépenses civiles tout en veillant à ce que les revenus de l’état soient consacrés à l’armée ougandaise (FDPU). Au Rwanda, les nombreux prêts de développement consentis par des filiales de la Banque mondiale comme l’Association de développement international, le Fonds de développement africain et le Fonds de développement européen ont été détournés au profit de la milice hutu extrémiste interahamwe, principal acteur du génocide rwandais.

Plus troublant encore peut-être, la Banque mondiale a supervisé d’énormes achats d’armes qui ont été enregistrés comme des dépenses gouvernementales bona fide en violation flagrante des accords signés entre le gouvernement rwandais et les institutions donatrices. Sous le contrôle de la Banque mondiale le régime de Habyarimana a importé environ un million de machettes par l’intermédiaire de diverses organisations reliées à Interahamwe sous prétexte d’importer des marchandises civiles. Pour assurer leur règlement, un fond de placement multilatéral de 55,2 millions de dollars a été assigné aux efforts de la reconstruction d’après guerre mais l’argent, au lieu d’être envoyé au Rwanda, a été remis à la Banque mondiale pour rembourser les dettes créées par le financement des massacres.

De plus, quand Paul Kagame est arrivé au pouvoir, Washington a fait pression sur lui pour qu’il reconnaisse comme légitime les dettes contractées par l’ancien régime génocidaire de Habyarimana. L’échange d’anciens prêts contre de nouvelles dettes (sous l’égide de la reconstruction d’après guerre) a été conditionné à l’acceptation d’une nouvelle vague de réformes dictées par le couple FMI/Banque mondiale, et des fonds extérieurs ont été détournés de la même manière au profit des dépenses militaires qui ont précédé l’invasion du Congo (alors appelé Zaïre) dirigée par Kagame.

Au moment où les législateurs actuels de Washington tentent d’intensifier la présence militaire étasunienne dans la RDC sous des prétextes humanitaires, le comportement ignoble -et amplement documenté- des services secrets et des paramilitaires occidentaux au Congo depuis son indépendance, prouve s’il en était besoin que le but de l’intervention occidentale est l’exploitation pure et simple et rien d’autre.

En 1961, Patrice Lumumba, le premier Premier ministre du Congo à être élu légalement, a été assassiné avec l’appui des services secrets belges et de la CIA, pavant le chemin au règne de 32 ans de Mobutu Sese Seko. Pour essayer de purger le Congo de l’influence culturelle coloniale, Mobutu a renommé le pays Zaïre et a instauré un régime autoritaire étroitement allié à la France, la Belgique et les Etats-Unis. Mobutu était considéré comme un allié fidèle des Etats-Unis pendant la Guerre froide à cause de son positionnement anti-communiste ; le régime a reçu des milliards d’aide internationale, notamment étasunienne. Sous son administration les infrastructures se sont détériorées et la kleptocratie zaïroise a détourné les aides et les prêts internationaux ; Mobutu lui-même aurait 4 milliards de dollars sur un compte suisse.

Les relations entre les Etats-Unis et le Zaïre se sont réchauffées à la fin de la Guerre froide quand ils n’ont plus eu besoin de Mobutu comme allié ; Washington a plus tard utilisé le Rwanda et l’Ouganda pour envahir le Congo, renverser Mobutu et installer à sa place un régime complaisant. Suite au conflit du Rwanda, 1,2 million de civils hutu (dont beaucoup avaient pris part au génocide) sont passés dans la province du Kivu, dans l’Est du Zaïre pour échapper aux poursuites de l’Armée patriotique du Rwanda (APR) tutsi de Paul Kagame. Les forces spéciales étasuniennes ont entraîné les troupes rwandaises et ougandaises à Fort Bragg aux Etats-Unis et ont soutenu les rebelles congolais du futur président Laurent Kabila. Sous prétexte de sauvegarder la sécurité nationale au Rwanda contre la menace des milices hutu, des troupes du Rwanda, d’Ouganda et du Burundi ont envahi le Congo et se sont déchaînées dans les camps de réfugiés hutu, massacrant des milliers de civils hutus rwandais et congolais dont beaucoup de femmes et d’enfants.

Les rapports de brutalité et de meurtres de masse au Congo ont rarement été pris en compte par l’Occident parce que la communauté internationale appréciait Kagame et avait pitié des victimes tutsi rwandaises du génocide. Halliburton et Bechtel (des firmes militaires privées qui ont tiré un énorme profit de la guerre d’Irak) ont participé aux opérations d’entraînement et de reconnaissance destinées à renverser Mobutu et mettre Kabila à sa place. Après avoir déposé Mobutu et pris le contrôle de Kinshasa, Laurent Kabila a éradiqué toute opposition et est devenu un leader tout aussi despotique ; il s’est détourné de ses alliés rwandais et a appelé les civils congolais à purger par la violence la nation des Rwandais, en conséquence de quoi les forces rwandaises se sont regroupées à Goma pour tenter de conquérir les terres riches en ressources du Congo oriental.

Avant de devenir président en 1997, Kabila a envoyé des représentants à Toronto pour discuter de projets miniers avec American Mineral Fields (AMF) et la multinationale canadienne Barrick Gold Corporation ; il a octroyé à AMF, qui avait des liens directs avec le président étasunien Bill Clinton, un permis d’exploitation exclusif pour le zinc, le cobalt et le cuivre de la région. Les guerres congolaises menées par le Rwanda et l’Ouganda ont fait 6 millions de victimes, le plus grand génocide depuis l’holocauste juif. L’Occident a soigneusement entretenu le conflit par de l’aide financière et militaire pour s’approprier les énormes ressources minières de l’Est et du Sud du Congo ; l’industrie de la défense étasunienne a besoin d’alliages de métaux de haute qualité de cette région pour la construction de moteurs de jets de haute technicité. En 1980 des documents de Pentagone signalaient le manque de cobalt, titane, chrome, tantale, béryllium et nickel ; c’est principalement pour s’en procurer que les Etats-Unis ont participé au conflit congolais. La seule loi que le président Barak Obama a initiée quand il était sénateur est S.B. 2125, l’Acte sur la libération, la sécurité et la promotion démocratique de la République démocratique du Congo, en 2006. Dans cet acte, Obama dit que le Congo représente un intérêt à long terme pour les Etats-Unis et il fait référence à la menace des milices hutu comme le meilleur prétexte à l’ingérence continuelle dans la région ; la section 201(6) de l’acte appelle spécifiquement à la protection des ressources naturelles de la RDC orientale.

Le rapport « Cobalt : les options politiques pour la stratégie minérale » du Bureau du budget du Congrès publié en 1982 indique que les alliages à base de cobalt sont absolument indispensables aux industries de l’armement et aérospatiales et que 64% des réserves de cobalt se trouvent dans la Copperbelt (ceinture de cuivre) katangaise, qui va du Sud-est du Congo au Nord de la Zambie. Pour cette raison, l’avenir du complexe militaro-industriel étasunien dépend largement du contrôle des ressources stratégiques de la RDC orientale. En 2001, Laurent Kabila a été assassiné par un membre de la sécurité, et son fils Joseph Kabila a usurpé la présidence. La légitimité du jeune Kabila repose uniquement sur le soutien de chefs d’état étrangers et de la communauté d’affaires internationale en échange de sa complaisance à les laisser piller son pays.

Pendant les élections générales du Congo de novembre 2011, la communauté internationale et l’ONU n’ont évidemment pas fait état d’irrégularités massives observées par le comité électoral. La Mission de l’ONU pour la stabilisation et l’organisation de la République démocratique du Congo (MONUSCO) a été si tellement soupçonnée de corruption que le leader de l’opposition Étienne Tshisekedi lui a demandé d’arrêter de couvrir le système international de pillage et de nommer quelqu’un « de moins corrompu et de plus crédible » à la tête de la mission. MONUSCO a été salie par le fait que beaucoup de soldats de l’ONU faisaient la contrebande de minéraux comme la cassitérite et vendaient des armes aux groupes de miliciens.

Sous le jeune Joseph Kabila, les activités commerciales entre la Chine et la RDC ont augmenté de manière significative, non seulement dans le secteur minier mais aussi énormément dans le domaine des télécommunications. En 2000, la firme chinoise ZTE a finalisé un contrat de 12,6 millions de dollars avec le gouvernement congolais pour mettre en place la première entreprise de télécommunications sino-congolaise ; de plus, la RDC a exporté du cobalt pour une valeur de 1,4 milliard de dollars en 2007-2008. La plus grande partie des matières premières, comme le cobalt, le cuivre et différents bois durs, sont exportées en Chine pour y être traitées et 90% des usines de traitement du Sud-est de la province Katanga appartiennent à des Chinois. En 2008, un consortium d’entreprises chinoises a obtenu des permis d’extraction minière dans la province Katanga en échange d’un investissement de 6 milliards de dollars pour la construction de deux hôpitaux, quatre universités et un projet d’énergie hydraulique.

Dans le cadre du contrat, 3 millions supplémentaires étaient alloués au développement de l’extraction du cobalt et du cuivre dans la province Katanga. En 2009, le FMI a exigé la renégociation du contrat sous prétexte que l’accord entre la Chine et la RDC violait la programme d’aide pour la dette étrangère des pays qualifiés de PPTE (pays pauvres très endettés). La vaste majorité des 11 milliards de dollars de la dette étrangère que la RDC doit au Club de Paris a été détournée par le précédent régime de Mobutu Sese Seko. Le FMI a réussi à bloquer l’accord en mai 2009 et a demandé que soit réalisée une meilleure étude des concessions de minerais de la RDC.

Les Etats-Unis sont en train de mobiliser l’opinion publique en faveur d’une plus grande présence étasunienne en Afrique, sous prétexte de capturer Joseph Kony, de mettre fin au terrorisme islamique et de régler des problèmes humanitaires anciens. Les campagnes émotionnelles des médias sociaux réussissent à convaincre les Américains qu’il faut empêcher ces atrocités mais peu d’entre eux se rendent compte du vrai rôle que jouent les Etats-Unis et les institutions financières occidentales dans le déclenchement des tragédies qu’ils prétendent maintenant solutionner. Beaucoup de personnes sincèrement inquiètes s’engagent naïvement dans des organisations qui militent pour la guerre, en oubliant que l’armée qui sera installée au cœur de l’Afrique utilisera des drones Predator et tirera des missiles qui, on le sait, font énormément de victimes civiles. La consolidation de la présence étasunienne dans la région fait partie d’un programme plus large qui a pour but d’étendre le pouvoir d’AFRICOM, le commandement militaires des Etats-Unis pour l’Afrique, à travers un archipel de bases militaires dans la région. En 2007, le conseiller du Département d’Etat, J. Peter Pham, a défini ainsi l’objectif stratégique d’AFRICOM : «Protéger l’accès aux hydrocarbures et autres ressources stratégiques que l’Afrique possède en abondance, ce qui signifie d’une part protéger ces richesses naturelles fragiles et d’autre part s’assurer qu’aucune autre nation telle que la Chine, l’Inde, le Japon ou la Russie n’obtienne de monopole ou de traitement de faveur». De plus, pendant une conférence d’AFRICOM à Fort McNair le 18 février 2008, le vice-amiral Robert T. Moeller a ouvertement déclaré que le principe directeur d’AFRICOM était d’assurer «la libre circulation des ressources naturelles africaines sur le marché mondial» avant d’ajouter que la montée en puissance de la Chine représentait une menace majeure pour les intérêts étasuniens dans la région.

L’intensification de la présence étasunienne en Afrique centrale, n’est pas seulement destinée à s’assurer des monopoles sur les réserves de pétrole nouvellement découvertes en Ouganda ; la légitimité de Museveni repose sur le soutien de l’étranger et son aide militaire massive — les forces étasuniennes au sol n’ont pas pour mission d’obtenir de juteux contrats de pétrole de Kampala. La pénétration dans le cœur de l’Afrique a pour but de déstabiliser la République Démocratique du Congo et de mettre la main sur des réserves de cobalt, tantale, or et diamants. Plus précisément, les Etats-Unis se proposent d’utiliser la politique de la terre brûlée en créant une situation de guerre au Congo qui chassera tous les investisseurs chinois. A l’image du conflit libyen, où les Chinois, quand ils sont revenus après la chute de Kadhafi, ont trouvé un gouvernement fantoche qui ne voulait faire des affaires qu’avec les pays occidentaux qui les avaient portés au pouvoir. D’une part, les Etats-Unis usent de leur influence pour favoriser l’émergence d’états séparatistes comme le Soudan du Sud et d’autre part, les activités de al Shabaab en Somalie, de Boko Haram au Niger et de plus grands groupes de AQMI en Afrique du nord offrent aux Etats-Unis un bon prétexte pour s’ingérer davantage dans les affaires de la région. La mission dévolue au premier président noir des Etats-Unis est d’exporter ostensiblement la guerre théâtrale contre le terrorisme sur le continent africain pour exploiter les tensions tribales, ethniques et religieuses existantes. Comme les théoriciens de la politique étasunienne tels que Henry Kissinger le proclament volontiers, «La dépopulation du tiers-monde devrait être la priorité essentielle de la politique étrangère étasunienne» ; les vastes espaces de désert et de jungle du Nord et du centre de l’Afrique serviront sans nul doute de scène de théâtre aux guerres pour les ressources naturelles de la prochaine décennie.

Source 7sur7

samedi 19 octobre 2013

Capitalisme sauvage: Fabriqué au Bangladesh (vidéo)

On apprenait alors que les vêtements de marque Joe Fresh, une filiale du géant canadien Loblaws, y étaient confectionnés. Le journaliste Mark Kelley de l'émission the fifth estate s'est rendu au Bangladesh, où il a découvert un registre dans les ruines de l'usine, qui fait toute la lumière sur l'origine des vêtements destinés aux consommateurs canadiens.
 
Acquisition the fifth estate Journaliste: Mark Kelley Journaliste à la recherche: Tarannum Kamlani Réalisatrice: Lysanne Louter Monteur: Aileen McBride Narration: Alain Gravel Réalisatrices à l'adaptation: Caroline Gagnon, Catherine Varga Monteur à l'adaptation: Pierre Ducrocq
 
 
Source:  Radio Canada Enquête voir document vidéo Ici reportage du 17 octobre 2013

jeudi 17 octobre 2013

Djemila Benhabib notre Caroline Fourest du Québec (vidéo)

 Charte des valeurs ou Charte de la laïcité... si les mots ont encore un sens. Le populiste a conduit certains pays aux pires atrocités... Le débat est bien mal amorcé et laisse la porte ouverte aux pires âneries... et au point de vue des plus réductionnistes. Qui ici peut me fairela différence entre Wahabite, salafiste, chiite et sunnite?







L'indignation sélective

Marc Cassivi La Presse

Imaginons une actrice et metteure en scène canadienne archiconnue qui laisserait entendre, à l’émission de radio la plus écoutée du matin de Toronto, que les Québécois sont des Guy Turcotte en puissance, afin de justifier une nouvelle loi vaseuse sur la protection des enfants.
 
J’ose imaginer que cela provoquerait un tollé. Que des commentateurs, des chroniqueurs, d’autres acteurs et metteurs en scène, torontois comme québécois, dénonceraient ces propos de manière ferme.
Mardi, au micro de Paul Arcand, Denise Filiatrault s’est fendue d’un dérapage islamophobe en règle. Elle a déclaré que les femmes qui prétendent porter le voile par choix sont des « folles », et que celles qui ne le portent pas risquent de se retrouver au fond d’un lac. « Heureusement que la plupart de nos hommes ne sont pas comme ça », a-t-elle précisé.
 
Une « folle », Dalila Awada, qui expliquait de manière posée son opposition au projet de charte du PQ, il y a 15 jours, à Tout le monde en parle ? « Ça sert à quoi de se cacher les cheveux pour se peinturer et se colorer la figure comme un clown », a déclaré Mme Filiatrault à propos de cette jeune femme qui « porte le voile et se maquille outrageusement » (non, elle n’a pas dit « ostentatoirement »). Heureusement qu’il y a des féministes pour défendre les femmes…
 
Denise Filiatrault, à n’en point douter, a le sens du punch. C’est une grande dame du showbiz québécois qui mérite le respect du public et de ses pairs pour l’ensemble de sa carrière. Est-ce pour cette raison que ses propos ouvertement xénophobes, aussi navrants qu’inacceptables, n’ont été dénoncés que du bout des lèvres, presque pour la forme ?
 
Imaginons que Denise Filiatrault ait parlé, non pas de Dalila Awada, mais des juives hassidiques, en les traitant de folles parce qu’elles portent une perruque au nom de leur religion. Je ne crois pas me tromper en disant que la réaction aurait été plus vive et le désaveu plus clair. Jacques Fabi a été suspendu (avec raison) pour des propos équivoques sur la communauté juive.
 
Pourquoi donc ? Pourquoi dans le débat actuel, dont les braises sont entretenues à dessein par le PQ, ne parle-t-on jamais de la perruque portée par les unes, mais autant du voile porté par les autres ? Il y a pourtant des femmes hassidiques qui travaillent dans des CPE.
 
M’est avis que l’antisémitisme est aujourd’hui moins toléré, non seulement dans la société québécoise, mais en Occident (surtout depuis le 11-Septembre), que l’islamophobie. Ce qui explique que certains commentateurs, à la radio comme dans les médias écrits, se permettent des propos islamophobes sans que personne ne sourcille.
 
L’islamophobie est socialement acceptable en 2013. Comme l’étaient le machisme et la ségrégation des Noirs en 1953. Je me demande du reste quel regard le Québec posera sur les dérapages islamophobes actuels dans 60 ans. Pas sûr que les prochaines générations trouveront cela très édifiant.
 
Grâce au paravent de la laïcité, certains se sentent légitimés dans leurs discours et leurs comportements xénophobes. On peut se déclarer impunément islamophobe à la radio et même en être fière. Surtout si l’on se dit du même souffle féministe. On n’arrête pas le progrès.
 
Je suis féministe. Je suis – je vais dire une énormité – pour l’égalité hommes-femmes, garantie par nos deux Chartes. Je suis aussi athée. Je ne crois ni en Dieu ni en Bernard Drainville. Et j’estime, tout comme Janette Bertrand, que les religions monothéistes sont horriblement machistes. Ce qui ne m’empêche pas de considérer la liberté de conscience comme un droit fondamental dans notre société.
 
Je trouve du reste suprêmement ironique le discours paternaliste de certaines féministes – à commencer par Pauline Marois – , convaincues de savoir du haut de leurs valeurs judéo-chrétiennes ce qu’il y a de mieux pour la femme musulmane (qu’il faut protéger d’elle-même et de tous ceux qui l’oppriment).
 
Bonjour le colonialisme. Et tant pis pour la nuance, dans ce pays où la grande majorité des musulmanes, stigmatisées collectivement, ne porte pas le voile. Mais où 600 femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées depuis 20 ans sans que quiconque ne s’en soucie. On a l’indignation sélective.
 
Des quelque 14 000 meurtres commis en 2011 aux États-Unis, selon le New York Times, aucun n’était dû à l’extrémisme islamique. Aucun. Mais qui se soucie des faits dans un débat où foisonnent les généralisations, les préjugés, l’ignorance et l’intolérance.
 
Quand j’entends Janette Bertrand, une grande dame pour qui j’ai beaucoup d’admiration et d’affection, dire à la télé que « si on ne légifère pas, petit à petit, subtilement, les islamistes vont gagner » ou avouer (à ma collègue Katia Gagnon) qu’elle a peur d’être soignée par une médecin portant le voile, je mesure le fossé creusé par le PQ avec ce projet malheureux.
 
Je comprends évidemment les appréhensions de ceux et celles qui ont vécu la Grande Noirceur ou subi les exactions de régimes répressifs à l’étranger et qui en sont restés traumatisés. Mais il faut se méfier des amalgames et des transpositions. Le Québec n’est ni la France avec son passé colonialiste, ni l’Égypte, ni l’Afghanistan. N’en déplaise à ceux qui, par leurs discours alarmistes, voudraient nous convaincre que le péril islamiste est à nos portes.
 
Il faut combattre les intégrismes bien sûr. Mais aussi dénoncer l’islamophobie. La banaliser, c’est la cautionner.

Source La Presse

mercredi 16 octobre 2013

Sur la charte , réponse à Janette Bertrand (vidéo)

Patrice Roy s'entretient avec Dalila Awada, étudiante en sociologie à l'UQAM. Contre la Charte des valeurs québécoises, Mme Awada porte le voile depuis l'âge de 13 ans. Elle réagit notamment à l'entrevue de Janette Bertrand et sa sortie dans les médias mardi.



jeudi 10 octobre 2013

Le politicien (vidéo)

Emmanuel Bilodeau  dans son excellent monologue


Paul Desmarais bâtisseur ou prédateur ?

Paul Desmarais: une «main économique» omniprésente?

Jean-Sébastien Marsan / Agence QMI

Paul Desmarais est mort le mardi 8 octobre 2013
L’un des hommes d’affaires les plus puissants de l’histoire du Québec, Paul Desmarais a fréquemment été accusé d’abuser de son pouvoir.

En 2009, les gouvernements du Québec et du Nouveau-Brunswick discutaient de la vente de la plupart des actifs d'Énergie NB à Hydro-Québec pour la somme de 4,75 milliards $. Pour l’ancien ministre péquiste Richard Le Hir, ce projet ouvrait la porte à la privatisation d’Hydro-Québec. «Et nul doute, Paul Desmarais était derrière tout ça», a-t-il dit. La transaction échouera l’année suivante.

Dans un livre publié l’an dernier, Desmarais: la dépossession tranquille, Richard Le Hir soutient que Paul Desmarais a fait nommer au conseil d’administration d’Hydro-Québec Michel Plessis-Bélair, le vice-président de Power Corporation (POW).

«Plusieurs décisions prises par Hydro-Québec, au fil des années, ont eu pour effet d’avantager Power Corporation», a-t-il affirmé.

«Desmarais ne faisait jamais les choses directement, a poursuivi Richard Le Hir. Il agissait par l’entremise de ses alliés, c’était probablement l’un des meilleurs spécialistes des réseaux d’affaires dans l’Histoire. Regardez par exemple ce qu’il a développé par une filiale de Power Corporation, Pargesa: le contrôle de la pétrolière française Total, de Gaz de France, de Lafarge, etc.»

Qu’un homme d’affaires utilise ses relations pour étendre son influence, quoi de plus banal? «J’ai été président de l’Association des manufacturiers du Québec, je ne reproche à personne de brasser des affaires et de réussir», a répondu Richard Le Hir.

«Mais il y a deux façons de faire des affaires: en bâtisseur et en prédateur. Desmarais appartenait au monde des prédateurs. Sa façon de s’enrichir, c’était de mettre la main sur le patrimoine collectif.»

Yves Michaud vs Gesca

Yves Michaud, le «Robin des banques» du Mouvement d'éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC), croise le fer depuis plusieurs années avec la filiale de Power Corporation spécialisée dans les médias, Gesca, pour obtenir ses états financiers.

Gesca demeure fermée comme une huître. «J’ai gagné en Cour supérieure, j’ai gagné en Cour d’appel, et rien!, s’est exclamé Yves Michaud. Ils vont essayer de me traîner en Cour suprême.»
Faut-il le souligner, Paul Desmarais n’appréciait guère le MÉDAC. «Quand on se parlait lui et moi, c’était pour s’engueuler», a confié Yves Michaud.

Ô ironie, Yves Michaud a aidé Paul Desmarais à créer son empire médiatique. C’était en 1967, lorsque l’homme d’affaires voulait acheter le quotidien La Presse.

«Le journal et d’autres publications à vendre étaient alors propriété d’une famille, les Berthiaume, et Paul Desmarais avait besoin de modifications aux dispositions testamentaires au Code civil pour aller de l’avant», a raconté Yves Michaud.

Député libéral à l’Assemblée nationale depuis 1966, Yves Michaud avait soutenu les démarches de Paul Desmarais. «Je ne pense pas que c’était une vilaine action, dit-il aujourd’hui. Il n’était pas au faîte de sa puissance.»

Journal de Montréal