jeudi 28 novembre 2013

L’adversaire: la haine contre l' Islamisme

Petit rappel historique un texte paru en 2001 qui annonçait la dérive... les juifs, les communistes et maintenant les islamistes.. Bienvenue dans le monde de Disney.
« La haine contre l' Islamisme était inscrite à l'ordre du jour depuis les attentats du 11 septembre 2001 et n'a eu de cesse de se multiplier comme l'avait prévu Ignacio Ramonet dans cet article du Monde Diplomatique daté d'octobre 2001.»
 Guerre totale contre un péril diffus
L’adversaire

par Ignacio Ramonet, octobre 2001
Directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008.

 C’était le 11 septembre. Détournés de leur mission ordinaire par des pilotes décidés à tout, les avions foncent vers le cœur de la grande ville, résolus à abattre les symboles d’un système politique détesté. Très vite : les explosions, les façades qui volent en éclats, les effondrements dans un fracas d’enfer, les survivants atterrés fuyant couverts de débris. Et les médias qui diffusent la tragédie en direct...

New York, 2001? Non, Santiago du Chili, 11 septembre 1973. Avec la complicité des États-Unis, coup d’État du général Pinochet contre le socialiste Salvador Allende, et pilonnage du palais présidentiel par les forces aériennes. Des dizaines de morts et le début d’un régime de terreur long de quinze ans...

Par-delà la légitime compassion à l’égard des innocentes victimes des attentats de New York, comment ne pas convenir que les États-Unis ne sont pas - pas plus que nul autre - un pays innocent? N’ont-ils pas participé à des actions politiques violentes, illégales et souvent clandestines en Amérique latine, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie... ? Dont la conséquence est une tragique cohorte de morts, de « disparus », de torturés, d’embastillés, d’exilés...

L’attitude des dirigeants et des médias occidentaux, leurs surenchères proaméricaines ne doivent pas nous masquer la cruelle réalité. À travers le monde, et en particulier dans les pays du Sud, le sentiment le plus souvent exprimé par les opinions publiques à l’occasion de ces condamnables attentats a été : « Ce qui leur arrive est bien triste, mais ils ne l’ont pas volé! »

Pour comprendre une telle réaction, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, tout au long de la « guerre froide » (1948-1989), les États-Unis s’étaient déjà lancés dans une « croisade » contre le communisme. Qui prit parfois des allures de guerre d’extermination : des milliers de communistes liquidés en Iran, deux cent mille opposants de gauche supprimés au Guatemala, près d’un million de communistes anéantis en Indonésie... Les pages les plus atroces du Livre noir de l’impérialisme américain furent écrites au cours de ces années, marquées également par les horreurs de la guerre du Vietnam (1962-1975).

C’était déjà « le Bien contre le Mal ». Mais à l’époque, selon Washington, soutenir des terroristes n’était pas forcément immoral. Par le biais de la CIA, les États-Unis préconisèrent des attentats dans des lieux publics, des détournements d’avions, des sabotages et des assassinats. A Cuba contre le régime de M. Fidel Castro, au Nicaragua contre les sandinistes ou en Afghanistan contre les Soviétiques.

C’est là, en Afghanistan, avec le soutien de deux États très peu démocratiques, l’Arabie saoudite et le Pakistan, que Washington encouragea, dans les années 1970, la création de brigades islamistes recrutées dans le monde arabo-musulman et composées de ce que les médias appelaient les « freedom fighters », les combattants de la liberté! C’est dans ces circonstances, on le sait, que la CIA engagea et forma le désormais célèbre Oussama Ben Laden (lire « Les liaisons douteuses du Pakistan »).

Depuis 1991, les États-Unis se sont installés dans une position d’hyperpuissance unique et ont marginalisé, de fait, les Nations unies. Ils avaient promis d’instaurer un « Nouvel ordre international » plus juste. Au nom duquel ils ont conduit la guerre contre l’Irak. Mais, en revanche, ils sont demeurés d’une scandaleuse partialité en faveur d’Israël, au détriment des droits des Palestiniens (1). De surcroît, malgré des protestations internationales, ils ont maintenu un implacable embargo contre l’Irak, qui épargne le régime et tue des milliers d’innocents. Tout cela a ulcéré les opinions du monde arabo-musulman et facilité la création d’un terreau où s’est épanoui un islamisme radicalement antiaméricain.

Comme le Dr Frankenstein, les États-Unis voient maintenant leur vieille création - Oussama Ben Laden - se dresser contre eux, avec une violence démentielle. Et s’apprêtent à le combattre en s’appuyant sur les deux États - Arabie saoudite et Pakistan - qui, depuis trente ans, ont le plus contribué à répandre à travers le monde des réseaux islamistes radicaux, au besoin à l’aide de méthodes terroristes!

Vieux briscards de la guerre froide, les hommes qui entourent le président George W. Bush ne sont sans doute pas mécontents de la tournure que prennent les choses. Peut-être considèrent-ils même qu’il s’agit d’une aubaine. Car, miraculeusement, les attentats du 11 septembre leur restituent une donnée stratégique majeure dont l’effondrement de l’Union soviétique les avait privés pendant dix ans : un adversaire. Enfin! Sous le nom de « terrorisme », cet adversaire désigné, chacun l’aura compris, est désormais l’islamisme radical. Tous les dérapages redoutés risquent maintenant de se produire. Y compris une moderne version du maccarthysme qui prendrait pour cible les adversaires de la mondialisation. Vous avez aimé l’anticommunisme? Vous adorerez l’anti-islamisme !

mardi 19 novembre 2013

Des pétrodollars aux petrowars : les dessous de la politique étrangère US

M.A.D.A.
Alors que l’issue de la guerre civile en Syrie semble suspendue au bon déroulement des opérations de démantèlement de l’arsenal chimique de Bachar el-Assad, les Russes se félicitent de leur victoire diplomatique et de l’accord Kerry-Lavrov obtenu en septembre dernier qui a empêché in extremis une intervention militaire pourtant ardemment souhaitée par Londres, Paris et Washington. Devant la complexité des rapports de force des différents acteurs impliqués, il convient d’analyser les enjeux géopolitiques qui sous-tendent ce conflit, en éclairant en particulier les motivations profondes de la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient.


Un Nobel de la Paix va-t-en-guerre

George W. Bush, président des États-Unis de 2001 à 2008, et son administration de néoconservateurs resteront dans l’histoire pour avoir présidé à deux guerres majeures du début du XXIe siècle : la guerre d'Afghanistan contre le régime taliban débutée en 2001 et toujours en cours aujourd’hui, et la guerre d’Irak débutée en 2003 et officiellement achevée en 2011. Son successeur Barack Obama, élu en 2008 puis réélu en 2012, s’est démarqué de son prédécesseur en opérant un retrait progressif des troupes d’Irak (mais en augmentant celles présentes en Afghanistan) et en lançant une campagne d’assassinats ciblés par l’intermédiaire de drones au Yémen et au Pakistan (en particulier dans la région du Waziristan). Selon le rapport The Year of the Drone publié en 2010 par la New America Foundation, 32 % des victimes des attaques de drones au Pakistan sont des civils. Le 10 décembre 2009, soit dix jours après avoir annoncé l’envoi de 30.000 soldats supplémentaires en Afghanistan, Barack Obama reçoit le prix Nobel de la Paix à Oslo, démontrant si besoin était que la realpolitik (1) ne craint pas les contradictions.

En 2011, les États-Unis ont appuyé l’intervention militaire en Libye à travers les résolutions 1970 et 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies qui mirent en place un embargo sur les armes et une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Ces résolutions furent suivies d’un intense bombardement de l’OTAN lors de l’opération Unified Protector, qui mena in fine à la mort de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011. En parallèle, les États-Unis ont soutenu (médiatiquement, diplomatiquement et financièrement comme nous le verrons plus loin) le camp des autoproclamés « rebelles » lors de la guerre en Syrie. La révolte populaire anti-Assad de mars 2011 s’est rapidement transformée en guerre civile meurtrière, impliquant de nombreux acteurs extérieurs aux intérêts propres aux premiers rangs desquels les États-Unis, l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Royaume-Uni et la France, et de l’autre côté la Russie, la Chine, l’Iran et le Liban. Cette « guerre géostratégique par procuration » a fait à ce jour plus de cent mille morts selon l’ONU, dont plusieurs dizaines de milliers de civils.

Au-delà de ces indications préliminaires d’ordre factuel, il faut bien comprendre une chose : le « printemps arabe » qui embrase l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient depuis la fin de l’année 2010 sert de combustible à un cocktail explosif dont la mèche a été préparée de longue date par les États-Unis et leurs alliés. La cible et l’objectif de ce jeu macabre : appliquer à leur profit l’adage latin maintes fois vérifié dans l’histoire : divide ut regnes, « diviser pour régner ». Rappelons ce que rapporte Wesley Clark (ancien général quatre étoiles des United States Armed Forces et Commandant du Supreme Headquarters Allied Powers Europe de l'OTAN de 1997 à 2000, ayant dirigé le bombardement du Kosovo lors de l’opération Allied Force en 1999) lors de son discours au Commonwealth Club of California le 3 octobre 2007. Wesley Clark a été informé en 1991 par l’ancien président de la Banque mondiale Paul Wolfowitz (alors sous-secrétaire à la politique de Défense) que les États-Unis avaient « environ cinq ou dix ans devant [eux] pour nettoyer ces vieux régimes clients des Soviétiques – la Syrie, l’Iran, l’Irak – avant que la prochaine superpuissance ne vienne [les] défier ». Dix ans plus tard, en novembre 2001, Wesley Clark apprend au Pentagone que des plans pour attaquer l’Irak sont « en discussion dans le cadre d’un plan quinquennal [...] débutant avec l’Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, l’Iran, la Somalie et le Soudan ».
 
La realpolitik au service des pétrodollars

Pour comprendre les orientations et les stratégies mises en place aujourd’hui par les États-Unis au Moyen-Orient, il convient de se placer dans l’étude historique de leur politique étrangère. Un petit retour à l’époque de l’après-guerre nous permet de mettre à jour les mécanismes économiques par lesquels les États-Unis se sont assuré une hégémonie planétaire (qu’ils entendent bien conserver) au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

À la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis disposent de la plus grande partie des capitaux mondiaux. Ils produisent la moitié du charbon, les deux tiers du pétrole, plus de la moitié de l’électricité au niveau mondial, et détiennent deux tiers des réserves mondiales d’or. Les accords de Bretton Woods signés en 1944 mettent en place un système d’étalon change-or (Gold-Exchange Standard) fondé sur le dollar US : toutes les monnaies sont définies en dollar, et seul le dollar est défini en or. Le taux de change des différentes monnaies est établi par rapport au dollar, et les réserves des banques centrales doivent être constituées de devises (2) et non plus d’or.

Du dollar dépendent désormais la croissance et l’inflation mondiale, au service des Trente glorieuses présidant l’essor économique et l’opulence du « monde occidental ». En revanche, le gouvernement américain est censé - à travers la Federal Reserve System, ou FED - garantir la valeur « réelle » du dollar et s’interdire d’imprimer trop de monnaie. Les accords de Bretton Woods donnent aussi naissance à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, dont le rôle officiel est « de promouvoir la coopération monétaire internationale, de garantir la stabilité financière, de faciliter les échanges internationaux, de contribuer à un niveau élevé d’emploi, à la stabilité économique et de faire reculer la pauvreté (3) ».

Dans les années 1960, la guerre du Viêtnam et la course à l’espace conduisent le gouvernement américain à multiplier les dépenses et à créer une immense liquidité internationale de dollars. Voyant se déséquilibrer la balance des paiements des États-Unis, la France et d’autres pays européens réclament la contrepartie en or d'une forte proportion des dollars qu’ils possèdent. Les États-Unis ne s’y soumettent pas, souhaitant conserver leur encaisse-or. Pour éviter ce remboursement en or, le président des États-Unis Richard Nixon décide le 15 août 1971 de mettre fin à la convertibilité du dollar en or (décision officialisée le 8 janvier 1976 suite aux Accords de la Jamaïque).

Le système des taux de change fixes s’écroule définitivement le 19 mars 1973 et est remplacé par un système moins régulé de changes flottants (ou régime de changes flexibles). La création monétaire est ainsi libérée des contraintes d’un étalon monétaire mondial fixe existant en quantités finies, mais cela affecte désormais la demande globale de dollars US, et menace directement l’économie états-unienne. Le gouvernement des États-Unis, aidé par des compagnies aux lobbies tout-puissants, trouve alors une ressource de rechange pour conserver la suprématie du dollar : le pétrole.

En 1973, le secrétaire d'État des États-Unis Henry Kissinger passe des accords secrets avec la famille royale d’Arabie Saoudite : les États-Unis lui offrent une protection militaire et un approvisionnement en armement, contre l'assurance que l'Arabie Saoudite vendra désormais son pétrole contre des dollars US uniquement, et investira les profits excédentaires dans les bons du Trésor et les billets américains. D'autres accords passés en 1971 et 1973 obligent l'ensemble des pays de l'OPEC(4)[4] à vendre leur pétrole en dollars US, ce qui créé une demande permanente de dollars sur le marché international des échanges. La plupart des pays du monde étant dépendants des importations de pétrole, le pétrodollar devient la monnaie de réserve dominante dans le monde, remplaçant l'or comme monnaie étalon. Depuis lors et jusqu'à aujourd'hui, les pays importateurs et exportateurs se voient donc dans l'obligation d'acheter des dollars US auprès de la FED, la réserve fédérale des États-Unis, qui est la seule institution autorisée à émettre cette monnaie.

Après quarante ans d’inflation et deux (voire trois) chocs pétroliers, les prix du pétrole s'envolent : en 1972 le baril de pétrole est à 1,90 USD, en 1981 à 34 USD, et en 2008 à plus de 140 USD. En conséquence, les bénéfices des pays producteurs de pétrole, ainsi que des États-Unis qui profitent des transactions en dollars US, explosent. Ainsi, le dollar US, monnaie d’un État fédéral qui accuse en 2012 une dette totale de plus de 16.000 milliards de dollars soit 103 % du PIB, tient bon grâce à son adossement au pétrole et à la dépendance de la plupart des pays industrialisés à cette ressource.

Les guerres des hydrocarbures, au nom de la paix et de la démocratie

Le fait que l'euro et le yen soient des monnaies fortes a amené certains pays exportateurs de pétrole à souhaiter être payés dans une autre monnaie que le dollar US. S’ils y parvenaient, la valeur du dollar US diminuerait fortement par rapport aux autres monnaies, ce qui augmenterait le prix des importations aux États-Unis et ruinerait leur économie. On comprend dès lors que tous les pays qui annoncent publiquement vouloir vendre leur pétrole dans une autre monnaie que le dollar se retrouvent dans une ligne de mire qui tourne souvent au désastre humanitaire :

IRAK

En 2000, le président irakien Saddam Hussein, qui avait déjà entamé la nationalisation des compagnies pétrolières en 1972, annonce que les transactions pétrolières se feront désormais avec des devises en euros plutôt qu'en dollars.

En 2001 George W. Bush devient le président des États-Unis et appelle auprès de lui plusieurs sympathisants néoconservateurs du Project for the New American Century (PNAC) : Jeb Bush, Dick Cheney, Zalmay Khalilzad, Lewis Libby, Dan Quayle, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz ; ainsi que Condoleezza Rice, ex-collaboratrice de Chevron (Texaco). Plusieurs d'entre eux sont signataires de la lettre que le PNAC envoya à Bill Clinton en 1998, qui stipulait que « la seule stratégie acceptable est celle qui élimine la possibilité que l'Irak puisse ou menace d'employer des armes de destruction massive. À court terme, cela signifie la volonté d'entreprendre une action militaire[5] ». (5)

Immédiatement après le 11 septembre 2001, Donald Rumsfeld (alors secrétaire à la Défense des États-Unis) et Dick Cheney (alors vice-président des États-Unis et ancien directeur d'Halliburton, une multinationale spécialisée dans l'industrie pétrolière qui a décroché de gros contrats en Irak en 2003) mettent en œuvre un projet pour faire tomber l'Irak, la Libye, la Syrie et l'Iran. Paul Wolfowitz (alors secrétaire adjoint à la Défense, sous les ordres de Donald Rumsfeld), déclare : « les revenus du pétrole irakien au cours des deux ou trois prochaines années vont apporter 50 à 100 milliards de dollars, qui viendront rembourser la propre reconstruction du pays et plus encore ».

En 2003, les États-Unis et leurs alliés envahissent l'Irak en prétextant que le régime dispose d'armes de destruction massive (« weapon of mass destruction », ou WMD), et lancent l'Operation Iraqi Freedom qui prévoit la chute de Saddam Hussein et l'instauration d'une démocratie irakienne. Deux mois après l'invasion de l'Irak de mars 2003, George W. Bush annonce le rétablissement des ventes du pétrole irakien en dollar US.

IRAN
 
Deuxième producteur de pétrole au monde et premier exportateur de l'OPEC. Dispose par ailleurs de la plus grande réserve en gaz naturel au monde.

En 1951, le futur Premier ministre d'Iran Mohammad Mossadegh nationalise la compagnie pétrolière britannique Anglo-Iranian Oil Company (qui deviendra The British Petroleum Company en 1954, aujourd’hui BP) et entame une politique anti-britannique. L'opération secrète Ajax, menée en 1953 par le MI6 (service de renseignements extérieur du Royaume-Uni) et la CIA (principale agence de renseignements des États-Unis), destitue Mohammad Mossadegh et consolide le pouvoir du Chah Mohammed Reza Pahlavi. La Anglo-Iranian Oil Company est alors restaurée, et des licences sont accordées à cinq entreprises pétrolières états-uniennes, en plus de la Royal Dutch Shell et de la Compagnie française des pétroles (aujourd’hui Total).

En 1979 l'Ayatollah Khomeini prend le pouvoir lors de la révolution iranienne. Un an plus tard l'Irak, soutenu financièrement et militairement par les autres pays arabes puis par les États-Unis et les pays occidentaux, envahit l'Iran : c'est le début de la première guerre du Golfe.

En 1996, les États-Unis imposent un embargo sur les importations de pétrole et d’autres produits iraniens.

Depuis 2003, l'Iran demande que ses exportations de pétrole vers l'Europe et l'Asie soient payées en euros plutôt qu'en dollars. En 2006, le Venezuela appuie la décision de l'Iran. Le 17 février 2008, l'Iran ouvre l'Iranian International Petroleum Exchange, une bourse où s'échangent des produits dérivés du pétrole iranien, ayant à terme pour objectif d’échanger également le pétrole brut. La particularité de cette bourse est que les échanges se font principalement en rial iranien et non en dollar comme dans les autres bourses mondiales. À terme, d'autres monnaies pourraient être utilisées, dont l'euro. En février 2009, l'Iran annonce avoir complètement cessé de conduire des transactions pétrolières en dollars US.

Les pays de l'Union européenne ont décidé le 23 janvier 2012 d'imposer un embargo pétrolier graduel contre l'Iran, et de sanctionner sa banque centrale afin d'assécher le financement de son (supposé) programme nucléaire.

LIBYE

Après le coup d'État qui le porte à la tête du pouvoir libyen en 1969, Mouammar Kadhafi contraint en 1970 les compagnies pétrolières étrangères à accepter une augmentation du prix du baril, ouvrant la voie aux autres pays producteurs. En 1973, il nationalise les compagnies pétrolières. Le choc pétrolier enrichit le pays.

Peu avant l'intervention de l'OTAN en Libye début 2011, Mouammar Kadhafi avait refusé le dollar comme monnaie de règlement du pétrole libyen. Il s'apprêtait également à créer un bloc de pays africains fonctionnant avec une monnaie indexée sur l'or, afin de remplacer le dollar dans les transactions régionales.

Le 17 mars 2011, le Conseil de sécurité des Nations unies, dont cinq membres permanents sont pourvus d'un droit de véto (la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Russie), adopte la résolution 1973 qui autorise des frappes aériennes contre les forces de Kadhafi, « pour la protection du peuple libyen ». Après 9.658 raids de bombardement et 7.700 bombes et missiles tirés, le nombre de victimes civiles n’a pas été dévoilé.

Dans les cas de la guerre en Afghanistan et du soutien qu’apportent les États-Unis et quelques pays européens belliqueux (France et Royaume-Uni notamment) à la rébellion syrienne anti-Assad, il s’agit là aussi d’intérêts géostratégiques concernant l’acheminement des hydrocarbures de la région du Caucase (productrice) vers les pays européens (consommateurs).

AFGHANISTAN

Le fond de la mer Caspienne regorge de gisements de pétrole et de gaz qui sont encore relativement peu exploités. Contrairement au pétrole des pétromonarchies, de l’Irak ou de l’Iran, qui peut s'exporter aisément depuis les ports du golfe Persique, le pétrole et le gaz de la Caspienne nécessitent d'être acheminés par des pipelines avant d'être exportés en Europe et aux États-Unis. Plusieurs tracés sont possibles depuis l’Azerbaïdjan, en passant par la Russie, la Géorgie, l'Arménie ou la Turquie. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) par exemple, ouvert en 2005, transporte le pétrole brut du champ pétrolifère de la mer Caspienne jusqu'à la mer Méditerranée. Mais pour décongestionner les détroits du Bosphore et des Dardanelles, il faut trouver de nouveaux tracés. Les États unis, désireux d’éviter la Russie et l'Iran pour acheminer le pétrole et le gaz turkmène, imaginent le projet de pipeline TAP qui traverserait le Turkestan, l'Afghanistan et le Pakistan, mais ils se heurtent à l’opposition du régime taliban afghan.

En 2001, prétextant capturer Oussama Ben Laden, détruire l'organisation Al-Qaïda et renverser le régime taliban, les États-Unis envahissent l'Afghanistan. Hamid Karzai (ancien consultant de la compagnie pétrolière et gazière californienne Unocal) devient le président de l'Administration intérimaire en 2001 puis président de l'Afghanistan en 2004; il est réélu à ce poste en 2009. Un rapport de 2009 de l’United Nations Office on Drugs and Crime révèle par ailleurs que le trafic d’opium en Afghanistan (qui avait été presque totalement éradiqué par le régime taliban en 2001, cf. infographie ci-dessous) représente aujourd’hui 93% de la production mondiale et génère 3,4 milliards de dollars de revenus annuels. Cette manne opiacée profite directement aux trafiquants et aux paysans qui cultivent le pavot à opium, mais aussi, et surtout (pour 75 % de la somme) aux officiels du gouvernement, à la police et aux autorités locales et régionales. Ahmed Wali Karzaï, le frère du président afghan Hamid Karzaï, a été accusé de narcotrafic et de corruption, et recevait de l’argent de la CIA. Le président Hamid Karzaï lui-même a reçu des dizaines millions de dollars de la CIA, ce qui révèle la préoccupation de l’agence d’accroître l’influence des États-Unis dans le pays.
 
 
 
SYRIE

Un des torts de la Syrie est de se trouver sur la route (ou plutôt, sur une des routes) du pétrole venant d’Iran et à destination des pays européens. Un autre de ses torts est d’être l’allié indéfectible de l’Iran (lui-même l’ennemi des États unis depuis la révolution islamique de 1979), pour des raisons historiques. Pour acheminer le pétrole iranien vers l’Europe, un projet de pipeline traversant l'Irak et la Syrie a été mis au point par la Russie. Ce projet menaçait les intérêts des États-Unis, de la Turquie (un des principaux bénéficiaires du transit du pétrole iranien sur son sol, et un allié précieux des États-Unis dans la région) et des pétromonarchies sunnites du Golfe, au premier rang desquelles l’Arabie Saoudite et le Qatar.

Selon le journaliste Charlie Skelton du Guardian, la « transition démocratique » en Syrie a été préparée par les États-Unis dès 2005 à travers le programme Arab Reform Initiative initié par le Council on Foreign Relations (CFR), un des think-tank (6) les plus influents en matière de politique étrangère aux États-Unis. Un article du Washington Post – prenant appui sur des câbles diplomatiques confidentiels fuités par Wikileaks - a révélé qu’en 2006 le United State Department of State (7) a proposé cinq millions de dollars pour financer le Syria Democracy Program, un programme destiné à « accélérer le travail des réformateurs en Syrie ». En 2008, le Democracy Council basé aux USA et le Movement for Justice and Development (MJD) basé à Londres ont organisé à Washington une conférence dont l’objectif était clairement contenu dans l’intitulé de la réunion : « La Syrie en transition ». Le MJD - un réseau d’opposants syriens de l’étranger – aurait reçu six millions de dollars du même State Department pour développer ses activités, notamment par le biais de la chaîne Barada TV.

Allant dans le même sens, un article du New York Times révèle que l’autoproclamée « Armée Syrienne Libre » (Free Syrian Army ou FSA) bénéficia en 2011 de l’aide d'agents de la CIA installés au sud de la Turquie. Leur but était de choisir les combattants anti-Assad qui recevraient des armes (des fusils automatiques, des lance-roquettes, des munitions et des armes antichars) fournies par la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar. Ces armes seraient ensuite acheminées depuis la Turquie jusqu’en Syrie par un « obscur réseau d’intermédiaires incluant des Frères musulmans syriens[8] ».(8)

En 2012 enfin, le State Department a autorisé 15 millions de dollars d'aide (fournitures médicales et matériel de communication) aux « groupes d'opposition civile » en Syrie. Toutefois, cette somme paraît presque ridicule lorsqu’on la compare au fonds de 300 millions de dollars promis lors du Syrian Business Forum qui s’est tenu en juin 2012 à Doha (capitale du Qatar). Le fonds – alimenté par des hommes d’affaires syriens installés à l’étranger - serait destiné à « soutenir toutes les composantes de la révolution en Syrie », selon les termes de Wael Merza, alors secrétaire général du Syrian National Council (SNC). Selon Merza, 150 millions de dollars auraient déjà été dépensés, en partie pour financer les opérations militaires de la Free Syrian Army.

Il est important de noter que le Syrian National Council, organe politique de l’opposition syrienne créé en Turquie en 2011 et constitué en grande partie de frères musulmans syriens, a été largement financé par la Libye post-Kadhafi (à hauteur de 20,4 millions de dollars), par le Qatar (15 millions de dollars) et par les Émirats arabes unis (5 millions de dollars) (9) ». Pour le chercheur Fabrice Balanche (10), le Syrian National Council est « un groupe très disparate constitué et financé par le Qatar et appuyé par la France (11) ».

Enjeux géopolitiques des guerres modernes : un secret à éventer

Ces faits largement méconnus du grand public jouent pourtant un rôle déterminant dans la politique étrangère US, et plus largement dans la compétition acharnée et mortifère à laquelle se livrent toutes les nations du monde. On nous parle de « lutte de civilisations ». Une thèse manichéenne et simpliste cachant les véritables enjeux géostratégiques qui sous-tendent les guerres menées au nom de la liberté, des droits de l’homme et de la démocratie. Qu’il s’agisse d’une guerre dite civile, conventionnelle, asymétrique ou dissymétrique pour reprendre la terminologie militaire, ou encore de haute ou de basse intensité (avec tout le cynisme que comporte l’expression « basse intensité » pour ceux qui vivent ces conflits), la première et plus désastreuse conséquence d’une guerre est la mort et l’exode de millions d’individus. La guerre implique l’atomisation des familles, le déchirement d’un peuple, l’agonie d’une culture, la régression d’une histoire. La guerre laisse derrière elle des territoires exsangues, des pays dévastés, des carcasses fumantes et des cadavres puants. La guerre balafre et défigure. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan, qui ont coûté plus de 5.000 milliards de dollars (12) aux contribuables états-uniens, ont d’abord coûté la vie à plus d’un million de personnes, dont plus de 200.000 ont été identifiés comme morts de guerre directs.
 

Les multinationales qui exploitent le pétrole et le gaz du Caucase et du Moyen-Orient, les manœuvres géopolitiques mesquines et hypocrites des stratèges des think-tank US, les rivières de diamants et les rêves aussi pharaoniques qu’insensés des monarques du Golfe, les calculs bassement pécuniaires des vendeurs d’armes transnationaux, les milliardaires mafieux qui profitent des exactions et des « victoires » de telle ou telle milice armée… ceux-là méritent-ils qu’un seul être périsse sur l’autel de leurs intérêts ?

Source : blog de l'auteur : https://karamareporter.wordpress.com
Source Michel Collon Investig'action
 
Notes :
1 La realpolitik (ou « politique réaliste ») est définie par le diplomate états-unien Henry Kissinger comme « la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l'intérêt national ». Henry Kissinger, Diplomatie, éd. Fayard, 1996, p. 123.
 
2 Une devise est l’unité monétaire d'un pays ou d'une zone économique.
 
3 Présentation du FMI par lui-même : Guide du FMI. Qu’est-ce que le Fonds monétaire international?, Washington, 2004, p. 1.

4 Organization of Petroleum Exporting Countries, ou Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en français.
 
5 « Lettre du PNAC au Président Bill Clinton », sur le site internet du PNAC.
 
6 Groupe de réflexion informel et privé, qui peut parfois agir comme un lobby auprès d’un gouvernement.

7 L’équivalent aux États-Unis du ministère des Affaires étrangères français.
 
8 Eric Schmitt, “C.I.A. Said to Aid in Steering Arms to Syrian Opposition”, NYTimes, 21 juin 2012.
 
9 Chiffres officiels au 31 octobre 2012.
 
10 Directeur du Groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo) et maître de conférences à l’Université Lyon 2.
 
11 Armin Arefi, “Syrie : l'opposition en voie de décomposition?”, Le Point.fr, 29 février 2012.
 
12 En prenant en compte les coûts indirects et subséquents.

jeudi 14 novembre 2013

Pakistan: La vie sous les drones (vidéo)

Bravenew Foundation
 
Aux Etats-Unis l'histoire dominante concernant l’utilisation de drones au Pakistan parle des drones comme un moyen extrêmement précis et efficace qui permet exécuter des cibles terroristes avec de moindres effets collatéraux. Après 9 mois de recherches intensives - qui incluent plus que 130 entretiens avec victimes, témoins et experts - ce rapport démontre les dommages et les effets contre-productifs de cette pratique meurtrière et illégale. Selon le « Bureau of Investigative Journalism » (TBIJ) entre Juin 2004 et Septembre 2012 les frappes de drone ont tué plus de 3000 personnes seulement au Pakistan, parmi lesquels entre 450 et 881 étaient des civils, incluant 176 enfants.

 





Source des vidéos www.warcosts.com/

Source Investig'Action

samedi 9 novembre 2013

L'Islamophobie abritée derrière un masque humaniste

Alain Gresh

Le débat sur l’islamophobie en France a été relancé ces dernières semaines. Les agressions physiques contre des jeunes filles portant le foulard — les femmes sont toujours les premières victimes —, la proposition de feu le Haut conseil à la (désin)tégration d’interdire le port du foulard à l’université, le livre de Claude Askolovitch, Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas (Grasset), le premier travail universitaire approfondi et remarquable, de Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent « le problème musulman » (La Découverte) y ont contribué [1]

Les pages débat du Monde (1er novembre) ont donné la parole à divers intervenants défendant, comme il se doit, des positions diamétralement opposées. Ces textes sont accessibles aux abonnés. Mais je reproduis ci-dessous le texte de Thomas Deltombe, auteur de L’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 (La Découverte) : « Une idéologie rance et raciste abritée derrière un masque humaniste ». D’abord parce que je le trouve remarquable. Ensuite parce qu’il a fait l’objet d’une petite censure des responsables du journal, censure sur laquelle l’auteur n’a jamais été consulté.
 
Thomas Deltombe explique :
 
« Le Monde m’a fait valider un texte définitif dans lequel l’éditorial du Monde du 27 septembre, la “caricature” de Plantu du 1er octobre et la mise au point du médiateur du Monde, Pascal Galinier, du 4 octobre étaient explicitement mentionnés. Dans la conclusion de cet article du médiateur, intitulé fort à propos “Les intouchables?”, Plantu expliquait : “Le dessin fait dire des choses qu’on n’aurait pas dites sans avoir vu l’image, et c’est parfait pour le débat”. Pour le débat? Mais pas dans les pages “Débats” du Monde! »

 

 
Une idéologie rance et raciste abritée derrière un masque humaniste

texte intégral de Thomas Deltombe
En gras les passages censurés dans le journal Le Monde

On a pu croire, en cet automne 2013, que l’ère du déni était terminée. Après la série d’agressions antimusulmanes de cet été, qui — pour la première fois — ont été médiatisées, deux livres venaient rappeler que l’islamophobie n’est pas une lubie : celui du journaliste Claude Askolovitch, dont le titre, Nos mal-aimés. Ces musulmans que la France ne veut pas, indique clairement que son auteur, jadis moins lucide, a rompu avec le petit milieu qui prospère sur la haine des musulmans; et celui des sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », qui fait le point sur les recherches académiques menées depuis une dizaine d’années, en France et ailleurs, sur ce racisme New Age. Commentant ce dernier ouvrage, un éditorial du Monde du 27 septembre admit enfin l’évidence : l’islamophobie n’est pas un « fantasme », mais bien une « réalité ».

On dut pourtant rapidement déchanter. Car la machine islamophobe, si puissante, si violente, se remit immédiatement en branle. Après avoir reconnu — fait inédit — qu’il existait un « racisme antimusulman », la polémiste Caroline Fourest précisa que ce racisme était l’exclusivité de quelques excités et nia toute validité au concept d’« islamophobie », qu’elle incarne pourtant parfaitement (France culture, 1er octobre). Les hebdomadaires ressortirent de leurs tiroirs leurs éternels « intégristes » qui, coupables de tout, permettent aux éditorialistes de rameuter les troupes. Il est urgent de « combattre », nous exhorte Christophe Barbier en préambule du énième dossier que L’Express consacre au « communautarisme » (8 octobre). Quant à l’éditorial du Monde, il fut confirmé trois jours plus tard à la une du journal par un de ses dessins douteux dont Plantu est devenu coutumier (Le Monde, 1er octobre). Faisant une analogie entre un musulman haineux (« Islamorama ») et un syndicaliste hargneux (« Castorama »), cette « caricature » rappela à certains lecteurs — comme le rapporte le médiateur (Le Monde, 4 octobre) — l’iconographie antisémite et anticommuniste du journal Je suis partout dans les années 1940.

Le dessin de Plantu rappelle aussi un autre événement qui mérite d’être mentionné, car il peut être considéré comme l’acte de naissance de l’islamophobie contemporaine en France. C’était il y a trente ans, en janvier 1983 : confronté à un vaste mouvement social dans une industrie automobile en crise, le gouvernement « socialiste », en pleine reconversion néolibérale et décidé à ne rien céder aux ouvriers, discrédita médiatiquement les grévistes, dont beaucoup étaient immigrés, en les assimilant aux mollahs iraniens. « Des grèves saintes d’intégristes, de musulmans, de chiites! », s’enflamma le ministre de l’intérieur. Le stratagème provoqua quelques remous à gauche. Le Nouvel Observateur dénonça cet « anti-islamisme indistinct » qui « conduit à voir en chaque musulman un complice virtuel de Khomeyni ». Quant à Libération, il y vit le prélude d’un raz-de-marée « raciste ». Malgré ces avertissements, vite oubliés, l’entourloupe fonctionna. La presse obéissante fit ses choux gras des « intégristes » en col bleu. Satisfaites, la droite et l’extrême droite constatèrent à cette occasion qu’il était plus efficace, pour insulter les « bougnoules », de les appeler « musulmans ».

Car telle est la fonction de l’islamophobie : encoder le racisme pour le rendre imperceptible, donc socialement acceptable. C’est cette machine à raffiner le racisme brut, lancée par les socialistes en 1983, qui tourne à plein régime depuis trente ans, à gauche comme à droite. On ne parle évidemment jamais de « bougnoules » à la télévision et dans la presse, et assez peu d’Arabes et de Noirs. Mais on diffuse à flux continu des reportages où se déverse un magma confus de « musulmans », d’« islamistes » et autres « communautaristes ». Rien de raciste, bien sûr! C’est simplement que ces gens-là posent « problème », nous dit-on, car ils menacent la « république », la « laïcité », le « féminisme », le « vivre ensemble ». Ainsi encodé, ce racisme raffiné, produit dans les beaux quartiers, imprimé dans les journaux, mis en scène à la télévision, propagé par email et sur réseaux sociaux, se dissémine dans toute la société. Laquelle, ainsi habituée à vivre dans un mélange de peur identitaire et d’angoisse sécuritaire, est sommée de traquer les voiles litigieux, de mesurer les poils de barbe et de signaler le moindre « colis suspect ». Attentifs ensemble!

Alimentée depuis trois décennies par des bataillons d’éditocrates sur-payés, l’islamophobie est devenue une arme psychologique redoutable. Les premières victimes sont bien sûr « musulmanes », ou supposées telles. Suspectées, disqualifiées, déshumanisées par la propagande néo-raciste, elles sont d’autant plus « légitimement », et parfois légalement, discriminées, exclues, arrêtées ou agressées qu’on en a fait des « objets phobogènes », comme disait le psychiatre Frantz Fanon. Mais derrière les musulman.e.s, la cible est plus large : l’islamophobie est devenue l’arme secrète d’une guerre sociale diffuse. Par effraction, ce racisme sans race, cette haine respectable, installe dans nos têtes l’idée d’une société assiégée, allergique à la nouveauté, à l’étrangeté, à la pluralité. Derrière son masque « humaniste », parfois même « antiraciste », cette idéologie rance ne rejette pas seulement les musulmans. Elle chasse aussi les Roms, fabrique des « clandestins », protège les privilégiés contre les « parasites », quels qu’ils soient. Des musulmans d’Islamorama aux syndicalistes de Castorama : raccourci édifiant.

En 1984, un an après la manœuvre anti-ouvrière du gouvernement socialiste, le Front national remportait ses premiers succès électoraux, lors des scrutins municipaux et européens. En 2014, le parti lepéniste est d’ores et déjà assuré d’un nouveau triomphe. Mais ceux qui nourrissent la bête immonde depuis trente ans n’y sont pour rien. C’est la faute aux « intégristes »!

Source: texte non censuré, Monde Diplomatique, Nouvelles d'Orient
Texte censuré Le Monde
 

vendredi 8 novembre 2013

Islamophobie et le point de vue marxiste sur la religion

Ces campagnes anti-voile, avec le besoin de les déguiser et de les maquiller en des termes audibles par rapport a l’idéologie officielle de nos démocraties — la laïcité, le féminisme — sont quelque chose qui relève en fait du racisme, d’un climat d’islamophobie instauré depuis des années.
 Islamophobie : le véritable point de vue des marxistes sur la religion
Pierre Tevanian

« La religion, c’est l’opium du peuple. » Pour beaucoup, la question des liens entre le marxisme et la religion se résume à cette citation de Marx. Pierre Tevanian, professeur de philosophie et animateur du site Les mots sont importants (www.lmsi.net), nuance. Dans son ouvrage « La haine de la religion », il bat en brèche les idées reçues sur les liens entre marxisme et religion. Sa source? Marx himself. Interview de Quentin Vanbaelen.

D’où vous est venue l’idée d’écrire sur la question religieuse?
Pierre Tevanian

Pierre Tevanian. Le questionnement que j’ai eu était très fort lié au contexte social et politique français, notamment, où le racisme s’est beaucoup reformulé ces dernières décennies sous la forme islamophobe. Par ailleurs, ce racisme islamophobe s’est déployé dans des espaces spécifiques de la gauche sous la forme de la « religiophobie ». Depuis un certain temps, on avait dans ces milieux de gauche des discours méfiants ou hostiles menant à l’exclusion de personnes au motif qu’elles affichaient une religion, en l’occurrence essentiellement musulmane.

Cette religiophobie s’est exprimée en France très particulièrement à l’occasion de l’affaire Ilham Moussaid, une militante et candidate aux élections du parti d’extrême gauche français NPA qui portait le voile. (Celle-ci a été confrontée, ainsi que son parti, à des attaques la mettant en cause en raison de son voile, NDLR). C’est une affaire qui est venue de l’extérieur, de la presse, de la droite, mais aussi d’une certaine gauche, mais qui a trouvé un écho à l’intérieur de son parti, auprès de ses camarades. Il y a eu des appels à « relire Marx », on les accusait de pervertir leur idéologie.

 Ainsi, à la fois à partir de cette affaire, mais aussi à partir du quotidien des milieux militants, j’ai assisté à ce regain anti-religieux. Et ce discours s’est notamment illustré avec une redécouverte de Marx, qui, dans les faits, servait surtout à exclure des musulmans. J’ai donc décidé de prendre au mot ces gens qui invitaient à relire Marx dans le cadre de cette affaire du NPA et de la religion en général.

Marx a tout de même écrit sa fameuse phrase sur « l’opium du peuple »…

  Pierre Tevanian. C’est vrai, mais il faut bien relire le texte. Quand on le lit, il est clair qu’il n’est pas directement antireligieux, bien que son analyse parte d’un point de vue non religieux, matérialiste, et qu’il propose une analyse critique de la religion. Marx critique la religion, c’est vrai, mais comme un passage obligé, parce que la critique de la religion est le grand sujet de l’époque pour la gauche qu’on appelle « hégélienne », que Marx qualifiera d’idéaliste.

   Si on lit bien le texte, il nous explique que le point de vue critique sur la religion débouche en toute logique sur une critique de la société. D’ailleurs, il est important de revenir sur la formule « l’opium du peuple ». L’opium signifie l’antidouleur, c’est une métaphore très fréquente à l’époque pour parler de la religion, que Marx n’a pas du tout inventée. La métaphore dit donc que c’est un antidouleur, une consolation face à un monde qui rend malheureux.

 Par conséquent, dit Marx, si l’on souhaite l’abolition de la religion – qu’il considère effectivement comme étant une illusion –, il faut remplacer cette consolation par un bonheur réel. C’est ainsi que la critique de la religion débouche nécessairement sur une critique de la société. Il estime que la question de la religion n’est pas le débat principal, ce n’est pas la question sur laquelle il faut mener un combat idéologique ou politique.

Si on s’en tient à Marx, ces marxistes qui se braquent sur des éléments d’expressions religieuses se trompent donc?

Pierre Tevanian. En effet. Pour comprendre, il faut revenir à une base théorique, le point de départ matérialiste de la pensée. Qu’est-ce que le matérialisme? C’est avant tout une méthodologie dans l’appréhension du monde et de la réalité. Pour paraphraser Marx, ce n’est pas la conscience qui détermine la réalité, mais bien la réalité qui détermine la conscience. Cela implique notamment que ce que les gens font importe plus que ce qu’ils ont en tête quand ils le font.

   Concrètement, ça veut dire aussi qu’un point de vue idéaliste va nous expliquer que croire en Dieu implique d’office de renoncer à une compréhension scientifique et rationnelle du monde, d’adopter une posture de soumission a l’autorité, d’être fataliste face aux questions sociales, de refuser l’égalité hommes-femmes, etc. Or le point de vue matérialiste va observer ce qu’il y a dans la réalité. Et on aura beau me démontrer théoriquement que quelqu’un qui est très croyant, qui va a la messe le dimanche et organise une grève le lundi, c’est impossible, la réalité contredit ça.

   Ça fait partie des constats de bon sens, mais il est bon de rappeler qu’une même référence théorique et idéologique catholique, protestante, musulmane, juive ou athée, trouve dans la pratique des déclinaisons très variées. La preuve c’est que, par exemple, quand on opprime au nom de l’islam, les plus héroïques résistants et les plus grands martyrs sont musulmans.

Dans le livre, vous évoquez Lénine comme exemple de mise en pratique de cette analyse. Pouvez-vous expliquer?

  Pierre Tevanian. Lénine a été confronté à ces questions très concrètes de stratégie et d’organisation de lutte, d’alliances, etc. Et son point de départ a justement été ce pragmatisme matérialiste. Concrètement, la question lui est à un moment posée de la possibilité pour un membre du clergé chrétien non seulement d’adhérer au parti, mais en plus de le représenter en vue des élections. Lénine estime que la réponse n’est pas absolue, qu’il faut d’abord se poser d’autres questions : « Est-ce que cette personne défend le programme et la ligne du parti? » Si oui, il peut représenter le parti, sinon, il ne peut pas. C’est-à-dire que si cette personne religieuse défend les positions et les mots d’ordres du parti, alors elle est aussi légitime qu’une autre pour le représenter.

 Lénine résout donc la question de manière très simple en disant que ce n’est pas un problème, que seul le comportement, les attitudes, discours et positions réelles comptent. On attend de voir ce que les gens défendent concrètement pour juger, et c’est la seule manière de savoir si quelqu’un est à même d’être un bon représentant et militant du parti.

La question religieuse, comme vous l’avez dit, se cristallise souvent autour de la laïcité et du voile. Pourquoi cela fait-il tant débat?

  Pierre Tevanian. Je pense que c’est l’expression d’une panique morale au sein du groupe dominant, à savoir la bourgeoisie blanche européenne. Elle est prise d’une panique identitaire face à l’émergence dans certains espaces de la société — l’école, l’université, les emplois qualifiés, le monde associatif et politique… — qui étaient des espaces presque sacrés, de populations qui étaient censées en être écartées.

   Or auparavant, ces populations — en gros, issues de l’immigration extra-européenne, donc les Noirs, les Arabes, les musulmans… — étaient écartées de ces espaces réservés sans qu’il soit nécessaire de passer par une interdiction explicite. En effet, la reproduction sociale, la division de la société en classes, une stratification raciale, le poids de l’idéologie assimilationniste, faisaient que des femmes avec un foulard n’accédaient pas ou presque pas à ces espaces. L’accès de ces populations aux espaces privilégiés de l’élite, vécue comme une profanation, a amené à une redécouverte et une révolution conservatrice dans la laïcité et dans le féminisme, mais aussi dans l’étude des textes de Marx sur la religion. Conservatrice, car, à chaque fois, on a fait dire à Marx, à la laïcité et au féminisme à peu près le contraire de ce qu’ils avaient dit pendant des décennies. Par exemple, c’est au nom du féminisme qu’on bloque l’accès à l’école de certaines filles en raison de leur foulard.

 Ces concepts ont été instrumentalisés et détournés de manière opportuniste au profit d’une légitimation de l’islamophobie et du racisme. La meilleure manière d’analyser le retour de ces concepts, c’est avec les instruments d’analyse du racisme. Ces campagnes anti-voile, avec le besoin de les déguiser et de les maquiller en des termes audibles par rapport a l’idéologie officielle de nos démocraties — la laïcité, le féminisme — sont quelque chose qui relève en fait du racisme, d’un climat d’islamophobie instauré depuis des années.

N’avez-vous pas peur que votre livre soit mal pris par des militants de gauche, quand vous avancez qu’il s’agit de racisme?

 Pierre Tevanian. Le but de mon livre était de prendre au sérieux les arguments de ceux qui, à gauche, sont sensibles à cette mobilisation de la référence marxiste. Selon moi, cela les rend, consciemment ou pas, complices d’une stigmatisation des femmes voilées et des musulmans en général.

  Je me suis attaqué aux arguments qui sont avancés et censés se baser sur Marx. Or j’arrive à la conclusion qu’aucun des arguments ne tient réellement si on regarde le problème de la compatibilité entre un projet politique de gauche, émancipateur, et des gens religieux. Je pense qu’il peut y avoir bien sûr des contradictions, mais pas une incompatibilité.

  Ce débat sur la religion peut parfois diviser la gauche, mais je pense que ne pas revenir sur ce débat, c’est laisser la victoire a ceux qui divisent les gens entre ceux qui ont le droit d’être là et ceux qui sont stigmatisés et exclus.

   On assiste malheureusement à la libération d’une parole et d’une violence racistes, réactivées depuis deux décennies par les classes dirigeantes. Il faut constamment lutter contre des discours tenus par les élites sociales, politiques, économiques, qui stigmatisent, diabolisent, attisent les peurs…Cependant, heureusement, et dans le champ militant et dans le corps social, il y a des résistances. Il y a des musulmans et non musulmans qui essaient d’agir ensemble politiquement, et qui socialement continuent de vivre ensemble, d’être amis, voisins…

   Par ailleurs, les attaques islamophobes, mais aussi celles contre les classes populaires en général, contre les acquis sociaux, etc. sont tellement nombreuses et fréquentes qu’il y a urgence. Urgence pour qu’il y ait de l’unité et qu’un front le plus large possible se constitue pour défendre des libertés et des droits, notamment sociaux. Je pense au système des retraites ou à la sécurité sociale, par exemple.

 À la fin du livre, je cite un poème d’Aragon (La Rose et le Réséda, NdlR), écrit sous l’occupation nazie, et qui appelle notamment à l’alliance entre les personnes religieuses et celles qui ne le sont pas pour lutter contre l’occupation. « Celui qui croyait au ciel/ Celui qui n’y croyait pas/ Quand les blés sont sous la grêle/ Fou qui fait le délicat/ Fou qui songe à ses querelles/ Au cœur du commun combat ». Ce qu’il veut dire c’est qu’il y a des situations où le niveau de péril est tel qu’il est fou d’accorder une importance à ce qui nous sépare, particulièrement si ce qui nous sépare est la croyance ou non dans le fait religieux. Et il me semble que la situation actuelle, même si ce n’est pas l’occupation nazie, est grave, et que les blés sont sous la grêle.

Source : ptb.be Michel Collon Investig'Action



lundi 4 novembre 2013

LE NEO-LIBERALISME, C’EST QUOI ?

En ces temps de « délitement des valeurs » que l’on pensait immuables, beaucoup de certitudes ont été ébranlées par le néo-libéralisme. Même les sociétés qualifiées il n’y a pas si longtemps de « primitives » sont en train de perdre leur identité sous la pression d’un Occident néolibéral qui série, catalogue et dicte la norme. Elles sont en danger du fait d’une disparition rapide d’un « capital symbolique » au profit d’une macdonalisation de la culture. Le néo-libéralisme impose une vision du monde qui fragilise les sociétés et les laisse en proie à l´errance. Margareth Thatcher avait l´habitude de dire qu´elle ne connaissait pas de citoyens, elle ne connaissait que des consommateurs.

C’est dans l’histoire contemporaine des États-Unis, berceau du néo-libéralisme, qu’il faut chercher les origines de cette idéologie.  Après le démantèlement de l’empire soviétique,  il s’attelle fiévreusement à mettre la main sur le reste du globe et à imposer sa globalisation.  On est face à un « État manager », un État de plus en plus réduit dans sa surface mais de plus en plus renforcé dans ses structures de commandement. L’État Providence est mort de sa belle mort. Tous les acquis que les travailleurs ont arrachés aux démocraties libérales grâce à leur lutte et à la pression qu’exerçait le camp socialiste sur le « monde libre » se réduisent comme une peau de chagrin.  Empires disloqués, nations éclatées, voilà l’orientation que le néo-libéralisme veut imposer au sens de l’histoire. Le capital a horreur des frontières comme il a horreur des solidarités. La précarité affecte actuellement plus de 40% des salariés des secteurs public et privé. 

Le mouvement, rendu possible par les politiques de déréglementation financière, vise à remettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manœuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ;  Ainsi s’instaurent,  le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de l’entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers l’individualisation de la relation salariale. 

Dans les pays du Sud  l’on constate que les rares acquis des travailleurs disparaissent inexorablement au nom du marché, de la mise à niveau des normes Iso et d’une mondialisation que l’on nous présente comme inéluctable. Le but étant d’arriver à une armée de réserve de main-d’œuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage. Cela amène à des situations de détresse extrême qui donne lieu à un stress irréversible qui peut amener à l’autodestruction ; il n’est que de se souvenir du feuilleton des suicides de France Telecom. Le libéralisme est à voir comme un programme de « destruction des structures collectives » et de promotion d’un nouvel ordre fondé sur le culte de « l’individu seul mais libre ». Le néolibéralisme vise à la ruine des instances collectives construites de longue date par exemple, les syndicats, les formes politiques, mais aussi et surtout la culture en ce qu’elle a de plus structurant et de ce que nous pensions être pérenne.

De plus, nous vivons une époque où le plaisir est devenu une priorité, où les carrières autrefois toutes tracées se brisent sur l’écueil de la précarité, la vie à deux ressemble de plus en plus à un CDD amoureux. On peut citer comme autres perturbations inédites, le développement de l’individualisme, la diminution du rôle de l’Etat, la prééminence progressive de la marchandise sur toute autre considération, le règne de l’argent, la transformation de la culture en modes successives, la massification des modes de vie allant de pair avec l’individualisation et l’exhibition des « paraître », l’importante place prise par des technologies très puissantes et souvent incontrôlées, comme l’internet et ses dérivés, l’allongement de la durée de vie et la demande insatiable de grande santé, la désinstitutionalisation, qui  sont en définitif, autant d’éléments qui contribuent à l’errance de l’individu, sujet qui devient, de ce fait, une proie et  une victime du néolibéralisme. 

Dans cette révolution culturelle libérale,  bien loin d’être sortis de la religion, nous sommes tombés sous l’emprise d’une nouvelle religion conquérante, le Marché ou le money-théïsme.  Le Divin Marché et les dix commandements implicites de cette nouvelle religion, sont beaucoup moins interdicteur qu’incitateur, ce qui produit de puissants effets de désymbolisation, comme l’atteste le troisième commandement : « Ne pensez pas, dépensez ! ». Nous vivons dans un univers qui a fait de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self love, son principe premier. Destructeur de l’être-ensemble et de l’être-soi, il nous conduit à vivre dans une cité perverse. Pornographie, égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l’autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l’alliance d’Adam Smith et du marquis de Sade. À l’ancien ordre moral qui commandait à chacun de réprimer ses pulsions et ses désirs,  s’est substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber, quelles qu’en soient les conséquences.

Les formes de la destitution subjective qui envahissent  nos sociétés se révèlent par de multiples symptômes : l’apparition de défaillances psychiques, l’éclosion d’un malaise dans la culture, la multiplication des actes de violence et l’émergence de formes d’exploitation à grande échelle. Tous ces éléments sont vecteurs de nouvelles formes d’aliénation et d’inégalité.  La fameuse « perte de repères chez les jeunes » n’a alors rien d’étonnant : ceux-ci expérimentent une nouvelle condition subjective dont personne, et sûrement pas les responsables de leur éducation, ne possède les clefs. Et il est illusoire de croire que quelques leçons de morale à l’ancienne pourraient suffire à enrayer les dommages. En ce sens, l’état apparent de liberté promu par le néolibéralisme est un leurre. La liberté comme telle n’existe pas : il existe seulement des libérations. La condition subjective issue de la modernité est menacée. Pouvons-nous laisser l’espace critique, si difficilement construit au cours des siècles précédents, se volatiliser en une ou deux générations ? 

Mieux encore le néo-libéralisme fait de l’homme « bionique » un jeu de mécano et de pièces détachées. Un  « homme nouveau » voilà ce que le marché est en train de fabriquer sous nos yeux. En détruisant toute forme de loi qui représenterait une contrainte sur la marchandise, la dérégulation néolibérale provoque des effets dans tous les domaines. Dépressions, troubles de l’identité, suicides et perversions se multiplient. Au point que le marché ne veut plus de l’être humain tel qu’il est. A l’aide du clonage et de l’ingénierie génétique, il exige désormais carrément la transformation biologique de l’humanité. La démonstration était relativement simple : le marché récuse toute considération (morale, traditionnelle, transcendante, transcendantale, culturelle, environnementale…) qui pourrait faire entrave à la libre circulation de la marchandise dans le monde. C’est pourquoi le nouveau capitalisme cherche à démanteler toute valeur symbolique au profit de la seule valeur monétaire neutre de la marchandise. Puisqu’il n’y a plus qu’un ensemble de produits qui s’échangent à leur stricte valeur marchande, les hommes doivent se débarrasser de toutes ces surcharges culturelles et symboliques qui garantissaient naguère leurs échanges. On peut voir un bon exemple de cette désymbolisation produite par l’extension du règne de la marchandise en examinant les billets de banque établis en euros. Il n’y a plus sur les euros que des ponts et des portes ou des fenêtres, exaltant une fluidité déculturée. 

La valeur symbolique, est ainsi démantelée au profit de la simple et neutre valeur monétaire de la marchandise de sorte que plus rien d’autre, aucune autre considération (morale, traditionnelle, transcendante…), ne puisse faire entrave à sa libre circulation. Sous les coups de boutoir de la post-modernité, la civilisation telle que nous l’avons connue risque de disparaître rapidement. On ne devrait cependant jamais oublier que des civilisations millénaires peuvent s’éteindre en quelques lustres. Le néolibéralisme est en train de se défaire de toutes les formes d’échanges qui subsistaient par référence à un garant absolu ou métasocial des échanges. Pouvons-nous laisser l’espace critique, si difficilement construit au cours des siècles précédents, se volatiliser en une ou deux générations.  

Le formatage de l’individu sujet consommateur sous influence, commence très tôt ; la télévision généralise dès l’enfance la confusion entre le réel et l’imaginaire, le moi et l’autre, la présence et l’absence. Le néolibéralisme ne vise pas seulement la destruction des instances collectives construites de longue date (famille, syndicats, partis, et plus généralement culture), mais aussi celle de la forme individu-sujet apparue au cours de la longue période moderne. Le laminage des enfants par la télévision commence très tôt. Ceux qui arrivent aujourd’hui à l’école sont souvent gavés de petit écran dès leur plus jeune âge.  Tout d’abord, avec la télévision, c’est la famille, comme lieu de transmission générationnelle et culturelle, qui se trouve réduite à la portion congrue.  Les institutions scolaires, université incluse, accueillent donc des populations flottantes, dont le rapport au savoir est devenu une préoccupation très accessoire. Un type nouveau d’institution molle, dont la post-modernité a le secret, à mi-chemin entre maison des jeunes et de la culture, hôpital de jour et sillage social, assimilable à des sortes de parcs d’attraction scolaire, est en train de se mettre en place.  La fabrique d’un individu soustrait à la fonction critique et susceptible d’une identité flottante ne doit donc rien au hasard : elle est parfaitement prise en charge par la télévision et l’école actuelle. Le rêve du capitalisme n’est pas seulement de repousser le territoire de la marchandise aux limites du monde où tout serait marchandisable (droits sur l’eau, le génome, les espèces vivantes, achat et vente d’enfants, d’organes…), mais aussi de faire rentrer les vieilles affaires privées, laissées jusqu’alors à la disposition de chacun dans le cadre de la marchandise. Plus rien alors ne pourra endiguer un capitalisme total où tout, sans exception, fera partie de l’univers marchand : la nature, le vivant et l’imaginaire.

D’où viendrait le salut ?  Il ne s’agit pas de concevoir un « modèle de société », voire de chercher quelque oxygène dans l’idée d’utopie. Il nous faut élaborer une Voie, qui ne pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui amènerait la décomposition de la course folle et suicidaire qui nous conduit aux abîmes. La voie nouvelle conduirait à une métamorphose de l’humanité : l’accession à une société-monde de type absolument nouveau. Elle permettrait d’associer la progressivité du réformisme et la radicalité de la révolution.  Il serait également utile de multiplier les universités populaires qui offriraient aux citoyens des initiations aux sciences politiques, sociologiques, économiques. Il faudrait également adopter et adapter une sorte de conception néo-confucéenne, dans les carrières d’administration publique et les professions comportant une mission civique (enseignants, médecins), c’est-à-dire promouvoir un mode de recrutement tenant compte des valeurs morales du candidat, de ses aptitudes à la « bienveillance » (attention à autrui), à la compassion, de son dévouement au bien public, de son souci de justice et d’équité. La résistance à tout ce qui dégrade l’homme par l’homme, aux asservissements, aux mépris, aux humiliations, se nourrit de l’aspiration, non pas au meilleur des mondes, mais à un monde meilleur. Cette aspiration, qui n’a cessé de naître et renaître au cours de l’histoire humaine, renaîtra encore …

Voir le film :  « DE LA SERVITUDE MODERNE »

« Le discours capitaliste, c’est quelque chose de follement astucieux, ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux. Mais justement ça marche trop vite, ça se consomme. Ça se consomme si bien que ça se consume » …LACAN